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ÉTAPE PAR ÉTAPE :
LA TECHNOLOGIE, ACTEURS DES TRANSITIONS

L’état présent du système considéré, celui qui précède la Transition, s’appuie sur un certain état des technologies autour duquel se sont construits des organisations, des pratiques et des usages, des infrastructures, des systèmes d’acteurs.

Une entreprise s’organise très largement autour de son système productif d’une part, de son système d’information de l’autre (à moins que les deux ne se confondent, ce qui est de plus en plus souvent le cas).

Nos systèmes de mobilité se composent à la fois de moyens de transport, de voies de liaison, d’infrastructures locales (stations, parkings, garages, bornes de rechargement), d’outils d’information (cartes, horaires, apps), de systèmes de gouvernance, etc. : sortir du ‘tout-automobile’, par exemple, sera difficile sans en anticiper les incidences sur toutes les composantes du système.


La technologie joue un rôle actif à chacune des phases d’une Transition : la perturbation, le chemin, l’état d’arrivée.

LA TECHNOLOGIE COMME ÉLÉMENT PERTURBATEUR

Au niveau des tendances lourdes (sur lesquelles notre action présente ou future aura peu d’influence), le modèle technologique dominant peut produire des ‘externalités’ positives ou négatives, facteurs de transformation ‘longue’. Par exemple :

-> La pollution ou le changement climatique
-> La restructuration durable d’un territoire autour de l’automobile
-> La disparition de certaines pathologies, de certaines espèces vivantes, etc.

La technologie peut également approfondir les contradictions internes du système.

-> Elle peut être à la source de conflits entre acteurs : les biocarburants opposent les écologistes aux industriels, mais aussi les agriculteurs entre eux.
-> Autre type de tension interne, celle qui peut résulter de l’évolution de plusieurs catégories d’acteurs dans des directions différentes : elle s’exprime par exemple autour du ‘BYOD’ (ou ‘apportez vos propres appareils’), ou AVOP (apportez vos outils personnels) et plus largement de l’interpénétration des pratiques numériques privées et professionnelles.

La technologie peut enfin faire émerger des innovations, des propositions et des pratiques radicalement nouvelles qui viennent perturber l’équilibre du système :

-> Des choses impossibles deviennent possibles, des ‘verrous’ sautent : prédire qui est susceptible
de contracter telle maladie, agir sur le climat… -> Des ressources inaccessibles se démocratisent : l’impression 3D, les objets communicants…
-> Des seuils se passent : le ‘Big Data’, l’échelle nanométrique à laquelle certains matériaux ont des propriétés physiques différentes…
-> De nouveaux agencements produisent de nouveaux paradigmes : l’instrumentation du territoire ouvre la voie à la ‘smart city’…

LA TECHNOLOGIE SUR LE CHEMIN DES TRANSITIONS


Ce qui nous intéresse à ce stade de la Transition, est la rencontre entre une ou plusieurs technologie(s) d’une part, et des champs d’application qui sont eux-mêmes à la fois techniques, sociaux et économiques. Cette rencontre s’effectue à deux échelles, ‘micro’ (celle des acteurs) et ’macro’ (celle du système dans son ensemble).

Micro : la technologie, son imaginaire, ses usages, ses acteurs

À l’échelle des acteurs, trois types d’événements peuvent se dérouler, souvent de manière simultanée :

1. La technologie fait émerger de nouvelles propositions (des innovations), elle permet de résoudre des problèmes ou de satisfaire des besoins : on pense au domaine de la santé ou à l’éclairage LED ;
2. La technologie pose à son tour des problèmes spécifiques, sanitaires (les ondes électromagnétiques, l’amiante), environnementaux (pollution et émissions de CO2), sociaux (destruction d’emplois, « Google nous rend-il idiots ? »), géopolitiques (l’accès aux matières premières), etc. ;
3. Des controverses et des conflits se nouent autour de la manière dont les technologies s’appliquent et se déploient, qui se dénoueront sous forme de choix politiques : la « neutralité du Net », la place et les limites de la propriété intellectuelle, la présence du numérique (voire de l’enseignement de l’informatique) à l’École, relèvent de cette catégorie. Les décisions prises sur ces sujets ont en général un impact bien au-delà des acteurs qu’elles concernent le plus directement.

Macro : l’effet sur le système en général

Quand bien même elle changerait la vie des acteurs, la technologie a-t-elle également un effet significatif sur la transformation du système dans son ensemble ? Et si oui, cet effet ressemblet- il à ce qu’on en attendait ?



Dans les années 1990, on attendait des ‘téléservices’ et des ‘téléactivités’ un effet majeur sur la répartition de la population dans le territoire et sur la réduction des mobilités. Aujourd’hui, le numérique a transformé nos mobilités, l’organisation de notre temps, nos manières de communiquer... Et pourtant, l’expérience quotidienne de la mobilité a fort peu changé. Les congestions du matin et du soir demeurent, la part modale de l’automobile ne baisse pas et les gens ne se sont guère installés à la campagne pour télétravailler. Il semblerait que le temps gagné en substituant certaines actions à distance à des déplacements ait été réinvesti dans d’autres déplacements.

Trois questions se posent à ce niveau :

1. Le passage à l’échelle : les changements à l’échelle individuelle, même majeurs, se traduisent-ils à l’échelle du système ? Si oui, à quelle hauteur ? Dans le cas contraire, qu’est-ce qui bloque, ou qui manque ?
2. Les rétroactions : les effets systémiques vont-ils dans le sens attendu ou espéré ? Les spécialistes de l’écologie sont par exemple familiers de l’‘effet rebond’ : améliorer l’efficience d’un dispositif peut inciter à l’utiliser davantage, annulant ainsi le bénéfice environnemental initial.
3. La ‘bonne’ place de la technique : le recours aux solutions technologiques est-il au fond une manière d’essayer de préserver l’état présent du système en l’optimisant, plutôt que de le remettre en question ? C’est, par exemple, ce que l’on reproche aux biocarburants, à l’ingénierie climatique et même, bien souvent, au numérique. L’optimisation technique du fonctionnement d’un réseau, d’un processus, d’une ville même, peut certainement en améliorer l’efficience de manière significative ; mais le ‘facteur 4’ souvent jugé nécessaire pour contenir le réchauffement climatique (diviser par 4 les émissions d’ici à 2050) nécessitera à l’évidence des révisions bien plus déchirantes. En revanche, un objectif aussi ambitieux se réalisera difficilement sans s’appuyer sur des technologies performantes.

L'ÉTAT D'ARRIVÉE : UN NOUVEL AGENCEMENT SOCIOTECHNIQUE


L’état d’arrivée du système correspond, entre autres choses, à un nouvel agencement ‘socio-technique’ :

-> Certaines technologies jouent désormais un rôle particulièrement critique : par exemple, dans des scénarios ‘résilients’, les technologies qui améliorent l’efficience énergétique, ou de production locale d’énergies renouvelables.
-> Certains acteurs sont plus ou moins mobilisés et responsabilisés par cet agencement technologique : ceux qui les produisent ou les exploitent, bien sûr, mais aussi leurs utilisateurs (les technologies en question sont-elles coûteuses et complexes, ou au contraire économiques et maîtrisées par tout le monde ?), ceux qui en régulent si nécessaire les usages…
-> Des infrastructures peuvent être nécessaires pour leur permettre de jouer leur rôle : distribution, communication, pilotage, maintenance, etc.
-> Enfin, ces technologies peuvent à leur tour être des sujets de débats, voire de conflits. Tout agencement socio-technique incorpore en effet des choix, des arbitrages entre acteurs ou entre valeurs, qu’il peut être important de décrire.



Produire, stocker et traiter beaucoup de données n’a apparemment rien de nouveau : scientifiques, météorologues, statisticiens, le pratiquent depuis des décennies. Le ‘Big Data’ marque cependant le passage de plusieurs seuils : des traitements sur un échantillon, à des traitements portant sur la population entière ; de l’exploration à base d’hypothèse, à l’extraction de connaissances sans hypothèses préalables ; du rapide, vers le temps réel... De telles technologies, intensives en données et en calculs, seront-elles réservées aux grandes organisations ? Pas forcément : d’ores et déjà, des centaines de milliers d’individus partagent leurs machines au service de calculs distribués – on pense par exemple au fameux projet SETI@Home.