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Les transitions dont vous êtes les héros




Par transition on désigne aujourd’hui une phase très particulière de l’évolution d’une société, où celle-ci rencontre de plus en plus de difficultés, internes et/ou externes, à reproduire le système économique et social sur lequel elle se fonde et commence à se réorganiser, plus ou moins vite ou plus ou moins violemment, sur la base d’un autre système qui finalement devient à son tour la forme générale des conditions nouvelles d’existence.
Maurice Godelier, La théorie de la transition chez Marx

CINQ IDÉES FORTES

1. Dans un système complexe, une transition décrit le passage d’un état de départ devenu instable à un état d’arrivée stable ou en tout cas, adapté aux conditions du moment.

2. Notre monde, nos systèmes sociaux et techniques, nos organisations, ont de multiples raisons d’entrer en transition. Mais ils ne le font pas, ou trop timidement.

3. La plupart des transitions souhaitables, notamment la transition écologique, savent raconter leur but, mais échouent à définir un chemin. La transition numérique, c’est le contraire.

4. Ces deux espèces de transitions sont faites pour se rencontrer. C’est l’ambition que poursuit cette édition de ‘Questions Numériques’.

5. Utilisez le cahier d'enjeux Transitions à la fois comme une invitation à agir, et comme une boîte à outils pour le faire.

UN MONDE EN TRANSITIONS

Soit un monde, le nôtre, dont les principes organisateurs cessent peu à peu de fonctionner comme auparavant sous la pression :

-> de tendances lourdes, sur lesquelles nous n’avons guère d’influence à horizon visible : le changement climatique, l’épuisement de nombreuses ressources naturelles, le vieillissement de l’Occident et d’une partie de l’Asie…
-> de tensions internes que nous ne savons plus contenir : l’explosion des inégalités, l’ingouvernabilité de la finance, le poids des économies mafieuses, la recherche parfois violente de sens, de certitudes et d’appartenance…
-> d’innovations et de pratiques émergentes qui, en s’étendant et s’agrégeant, finissent par substituer leurs mécanismes nouveaux aux anciens : pour ne parler que d’eux, le numérique et ses pratiques subvertissent à la fois les règles de l’économie de marché (rendements croissants, effets de réseaux, ‘communs’…) et celles des modèles administrés (horizontalité, transparence, ouverture…).


Ce monde n’a d’autre issue que de changer. Et alors ? Le monde a changé bien des fois dans le passé, qu’y a-t-il de neuf cette fois ? Ceci : que, confronté d’une part à sa finitude (celle des ressources et de l’écosystème) et à son unification (par les médias, les réseaux… et les défis environnementaux), il doit penser et choisir sa destination ; et se tailler un chemin dans cette direction ; en sachant bien que chaque pas, chaque choix d’orientation, modifie un peu le point d’arrivée.

Nous venons de décrire une transition, avec tous ses ingrédients : un système complexe ; un état de départ rendu instable par des changements venus de l’intérieur comme de l’extérieur ; et son passage vers un nouvel état significativement différent du précédent, en empruntant un chemin de transformation plus ou moins long, escarpé et incertain.

Nous savons nécessaire une transition ‘durable’ de notre modèle de développement. Nous le savons même depuis longtemps : pour certains depuis le rapport du Club de Rome sur les ‘limites de la croissance’ en 1972 ; ou le rapport Brundtland (1987) qui installe l’expression ‘développement durable’ et conduit à la création du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC, 1988) ; ou le premier « Sommet de la Terre » à Rio en 1992, d’où est issu l’Agenda 21 ; en tout cas depuis son successeur à Kyoto (1997), où fut signé le Protocole du même nom.

Pourtant la transition écologique n’a pas eu lieu. Elle est à peine engagée. Nos manières de vivre, de produire, de consommer, de nous déplacer, n’ont guère changé. Si le ‘bilan carbone’ de l’Europe semble s’être amélioré depuis que les engagements de Kyoto ont été pris, elle le doit dans une large mesure à la délocalisation de son industrie. De rapport en rapport, le GIEC alerte :

« Malgré la mise en place de plus en plus fréquente de politiques visant à les réduire, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 2,2 % par an entre 2000 et 2010 ; c’est plus que sur la période 1970-2000, au cours de laquelle ces émissions ont augmenté en moyenne de 1,3 % par an 1. »


ALORS, À PART DÉMISSIONNER, ON FAIT QUOI ?

-> On tente de faire mieux à la prochaine conférence internationale, par exemple la COP21 à Paris fin 2015. Les résultats des 20 précédentes éditions n’invitent pas à l’optimisme…
-> … On anticipe le pic pétrolier et le changement climatique en se repliant sur la recherche pragmatique d’une ‘résilience’ locale : c’est l’approche des ‘villes en transition’…
-> … On réduit la taille du problème pour passer de l’échelle de la Planète à celle d’une ville, d’un réseau, d’un marché, d’une grande entreprise… les ‘agendas 21’ adoptés par des villes et des entreprises, les travaux du Knowledge Network for System Innovations and Transitions (KSI) néerlandais se situent à cette échelle…
-> … Ou encore, on regarde autour de nous, à la recherche de forces suffisamment puissantes pour produire des changements majeurs dans les systèmes apparemment les plus figés.

ET PARMI CES FORCES DE CHANGEMENT, IL Y A LE NUMÉRIQUE…

… Pas celui qui fournirait magiquement les solutions à nos maux économiques, sociaux et environnementaux : le numérique est aussi l’un des produits, l’une des manifestations de notre modèle de développement non soutenable. La recherche de réponses purement techniques au vieillissement de la population, à la surconsommation de ressources ou au changement climatique est en fait timorée et conservatrice : elle n’est pas et ne sera jamais à la hauteur de l’enjeu (aucune technique ne peut permettre à elle seule d’atteindre le ‘facteur 4’, la division par 4 de nos émissions d’ici 2050 à laquelle la France et l’Europe se sont engagées) ; et elle produit généralement toutes sortes d’effets secondaires (les téléservices engendrent de nouveaux déplacements, le recours excessif aux automates pour soigner les personnes âgées crée de la solitude et aggrave leur état…).

… Mais plutôt cette force vitale qui en fait aujourd’hui le pôle d’attraction de millions d’innovateurs et d’entrepreneurs et la source de la transformation d’à peu près tous les secteurs, tous les domaines d’activité humaine, toutes les organisations, tous les territoires…,
-> celle qui a transformé pour toujours le paysage des réseaux, des médias et de la culture, avec l’internet, le web, la ‘convergence’ via la dématérialisation, le ‘pair à pair’,
-> celle qui a donné naissance aux réseaux sociaux, au jeu vidéo comme ‘huitième art’, au mobile, au GPS, qui ont si profondément transformé notre quotidien,
-> celle sur laquelle s’appuient Wikipédia comme BlaBlaCar, Uber comme le logiciel libre, Amazon comme edX, pour transformer tout un marché à leur bénéfice ou même en créer un tout neuf,
-> celle de la fulgurante propagation de #jesuischarlie, des lanceurs d’alerte, des printemps arabes… et des vidéos de Daech adressées aux jeunesses perdues du monde ? Oui, c’est bien la même force.


Ce numérique-là, qui englobe mais dépasse l’informatique, a une affinité naturelle, presque physique, avec le changement. En transformant (presque) tout objet en octets et toute action en programme, il rend les uns et les autres à la fois plus plastiques et plus homogènes, donc plus aisés à recombiner. En interconnectant personnes, octets et programmes, il étend à l’infini la diversité des acteurs comme le nombre de leurs combinaisons possibles – et par conséquent l’incertitude, jusqu’à une forme d’incertitude radicale qui devient notre état normal.

Cette force a une sorte de direction : les transformations numériques possèdent plusieurs caractéristiques communes. Mais elle n’a pas vraiment de but : qui saurait dire à quoi ressemble le monde d’après la/les transition(s) numérique(s) ? Explorant successivement les ‘Promesses’ du numérique (en 2013) puis les ‘Controverses’ qui se développaient autour de lui (en 2014), les cycles précédents de ‘Questions Numériques’ montraient à la fois le flou des perspectives et l’intensité des désaccords qui opposent ceux qui réfléchissent au sens des transformations numériques.

LE NUMÉRIQUE CHANGE TOUT. C'EST SA FORCE. MAIS IL IGNORE EN QUOI. C'EST SA FAIBLESSE

Si une transition associe un chemin à un but, le numérique a une idée assez précise du chemin mais pas du point d’arrivée.
En revanche, les autres transitions aujourd’hui considérées comme souhaitables, à commencer par les transitions écologique et démocratique, ont en quelque sorte le problème inverse : elles savent assez bien dire où elles nous emmènent, et assez mal dire comment.
Ces récits de transition sont faits pour se rencontrer. Ils ne le font pas assez. Nous avons l’ambition de changer ça.

MAIS UN AUTRE MOTIF NOUS ANIME ÉGALEMENT : CONTRE LE FATALISME ET LE DÉTERMINISME, PROPOSER UN OUTIL POUR PENSER ET ENGAGER DES CHANGEMENTS DE SYSTÈMES.

Parce que c’est maintenant et pas dans 10 ans…
-> que l’action publique doit se coproduire avec les citoyens, -> que l’École doit se reconnecter à la pulsation du monde, -> que la santé doit devenir sociale, préventive et holistique, -> que les territoires doivent réécrire un récit collectif à la fois frugal, inclusif et désirable, -> que les entreprises doivent redevenir un lieu d’épanouissement pour les gens, -> que la recherche…, que les médias…, que la démocratie…, que la ‘culture’…, que les mobilités…, que l’Europe…, que…
[Tweetez la liste des ‘systèmes’ qui, selon vous, ne peuvent pas différer plus longtemps leur propre transition #QN2015 ]


Cette édition de ‘Questions Numériques’ peut d’abord se lire comme une invitation à sortir du fatalisme (« ça fait 30 ans qu’on en parle ! », « à mon échelle je ne peux pas faire grand-chose ») ou du déterminisme (« l’avenir – radieux ou sombre – est écrit »).
-> Un, nous pouvons tous penser des transformations à l’échelle des systèmes dont nous sommes des agents. -> Deux, ce faisant nous réalisons qu’il existe plusieurs histoires de transition, avec plusieurs fins, qui dépendent de nous. -> Trois, en racontant ces histoires, nous nous y projetons et nos actes influencent l’avenir commun comme le nôtre propre.

L’avenir est à écrire comme le récit d’une transition. Nous l’avons fait cette année à propos de cinq domaines : le Travail, l’école, la Ville, les Territoires, l’Action publique.
À votre tour, vous pouvez le faire là où vous êtes. Cette édition de ‘Questions Numériques’ peut aussi s’utiliser comme une boîte à outils pour écrire le récit d’autres transitions : celles qui vous concernent.


1 Source : synthèse du 5e rapport du Giec par le Réseau Action Climat – France, http://leclimatchange.fr/