Questions Numériques éditions antérieures

Questions Numériques éditions antérieures


>> Édition en cours <<
Questions numériques 2016-2017

THINK SMALL


La puissance transformatrice
de la petite échelle

 

Navigation

Etude de cas le scénario Big Society

   

 

"The big society is a society in which individual citizens feel big: big in terms of being supported and enabled; having real and regular influence; being capable of creating change in their neighbourhood."
What Is the Big Society? The Big Society Network 

"We want to give citizens, communities and local government the power and information they need to come together, solve the problems they face and build the Britain they want. We want society – the families, networks, neighbourhoods and communities that form the fabric of so much of our everyday lives – to be bigger and stronger than ever before. Only when people and communities are given more power and take more responsibility can we achieve fairness and opportunity for all"
Building the Big Society, Cabinet Office,2010

1. Modèle contre modèle : “Société providence” contre “Etat providence”

2. La Big Society en pratique

3. Quel est l’héritage de la Big Society ?

Bibliographie sommaire



Quand on cherche à s’informer sur la Big Society en août 2014, on constate que la page qui lui était consacrée sur Gov.uk s’intitule désormais “Community and society” ; qu’il n’y a plus de mot-clé “Big Society” sur le site du Premier ministre David Cameron ; que le site du “Big Society Network” est désactivé depuis le 1er août au profit d’une seule page, un long plaidoyer sur l’usage des fonds publics et des donations attribuées à cette organisation non lucrative… 5 ans après être apparue en fanfare dans le débat politique britannique, la “Big Society” sent visiblement le soufre. Pourtant, à y regarder de près, les idées qui l’inspir(ai)ent viennent de loin et d’une grande diversité d’horizons ; elle a donné naissance à des réalisations solides, à côté d’échecs marquants ; et la Big Society n’a pas disparu des esprits, y compris à gauche, y compris hors du Royaume-Uni.

Pourquoi cette survivance ? Sans doute parce qu’à notre époque de techniciens de la gouvernance, il s’agit probablement d’une des rares tentatives contemporaines de fonder un programme politique complet sur une architecture philosophique et morale - qui plus est, empruntée tant à la gauche qu’à la droite, et enracinée tant dans les traditions politico-religieuses anglo-saxonnes, que dans les cultures alternatives du community organizing, de l’empowerment et bien sûr, de l’internet.

C’est pourquoi il paraît nécessaire de s’y intéresser dans le cadre d’une prospective des “transitions”.

 

1. Modèle contre modèle : “Société providence” contre “Etat providence”

Formuler une réponse (conservatrice ?) à la “crise de l’Etat Providence”

L’idée de “Big Society” est apparue dans le programme du Parti Conservateur britannique à l’occasion des élections victorieuses de 2010, pour ensuite devenir (brièvement) l’une des clés de voute de la politique de la “Coalition”.

image

image

Sous cet habillage, on peut retracer ses origines à trois sources :

  • Une longue tradition politico-religieuse fondée sur l’organisation de “communautés” locales et l’entraide, tradition sur laquelle Tony Blair s’est lui aussi appuyé pour faire du Royaume-Uni l’un des pionniers de “l’innovation sociale”, entendue comme un moyen d’impliquer les citoyens dans la conception et la production de l’action publique, ou dans la résolution de problèmes sociaux et environnementaux. Comme l’adhésion de fait de certains des représentants les plus en vue de l’innovation sociale “modèle Blair” (comme Geoff Mulgan) le démontre, de ce point de vue, la Big Society poursuit et amplifie ce qu’avait entrepris le gouvernement Blair.

  • L’analyse conservatrice de la crise de l’Etat-Providence et des difficultés rencontrées par les Premiers ministres travaillistes Tony Blair et Gordon Brown - que traduira le slogan “Big Society, not Big Government” :

  • Les dépenses publiques ont monté sans améliorer la satisfaction des usagers, les aides sociales ont augmenté sans réduire les inégalités, et le processus incessant de “réforme de l’Etat” fondé sur les principes les plus rigides (et souvent dépassés) de la gestion privée n’a pas accru la productivité des services publics, mais a contribué à les déshumaniser.

  • L’Etat et les services publics dans leur forme actuelle seraient structurellement incapables de répondre aux attentes d’une société éclatée, diversifiée et plus exigeante.

La volonté des conservateur de trancher avec l’image inhumaine que Margaret Thatcher avait donnée d’eux. A la phrase (en réalité incomplète) “La société, ça n’existe pas, seuls existent les individus” de Thatcher, Cameron répond : “La société existe bien ; ce n’est juste pas la même chose que l’Etat !”

Une construction philosophique cohérente - ou deux

Comme c’était le cas pour Blair avec Anthony Giddens, la Big Society traduit également sur le plan politique une vision théorique construite, même si celle-ci se divise, dans le camp conservateur, en deux branches :

  • Le “conservatisme rouge” de Phillip Blond, ancien théologien et créateur du Think tank ResPublica. Selon lui, le libéralisme conservateur comme le socialisme travaillistes ont tous deux contribué à détruire les structures intermédiaires de la société, laissant les individus isolés, désemparés et désafiliés face à l’Etat d’une part (qui a absorbé et “professionnalisé” les solidarités) et au marché d’autre part (qui a tué la confiance et la réciprocité). Blond place au premier rang l’inscription des individus dans des communautés (locales, religieuses, ethniques, culturelles…) dont la somme constitue la “société”. Il propose de refonder le conservatisme sur trois piliers : une société “associative”, support de solidarités communautaires échappant à la sphère publique ; un marché moralisé (le conservatisme rouge est “socialement conservateur mais méfiant vis-à-vis de l’économie néo-libérale”) ; et un Etat plateforme, au service de la société civile.

  • La philosophie libérale plus classique du député Jesse Norman, fondée sur la distinction entre une “société civile” dont seules les règles de vie commune doivent être définies (mais pas les fins) et une “société publique” qui poursuit au nom de tous des objectifs collectifs. La vision principale de Norman est qu’il existe “des réserves inimaginables d’énergie dissimulées derrière la société, et que le gouvernement peut aider à libérer, aidant ainsi les gens à s’aider eux-mêmes tout en créant du capital social.”

Ces deux philosophies sociales et politiques ont en commun l’idée d’une société qui (à travers ses corps intermédiaires ou ses individus) prend en charge elle-même une partie importante de ses problèmes ; l’idée que de nombreux services publics et de nombreuses formes de solidarité deviendront beaucoup plus efficaces s’ils sont gérés au plus près des gens, voire par les gens ; et l’idée que le processus de “dévolution” à la société compte autant que son résultat, car il s’agit de “libérer les énergies” et de reconnecter les individus au sens de leur existence, qui est avant tout social.

La “Big Society” se propose donc bien comme un nouveau régime d’organisation des liens entre l’individu, la société, le marché et l’Etat, appelé selon ses partisans à se substituer (transition) à l’Etat providence moribond.

 

2. La Big Society en pratique

Des promesses largement suivies d’effets, sinon de résultats

Le programme conservateur décrivait plusieurs directions d’action, et beaucoup d’entre elles ont au moins été explorées, avec des succès divers :

Ce qui a été prévu

Ce qui a été réalisé

“Donner plus de pouvoir aux communautés”

 

Réformer l’aménagement du territoire pour donner plus de pouvoirs aux habitants de chaque quartier


Permettre aux communautés de candidater pour reprendre en charge des services publics (d’Etat ou municipaux) ou des lieux essentiels à la communauté (cafés, etc.) menacés de fermeture

Le “Localism Act” de 2011 et d’autres réformes ont ouvert 4 droits au communautés :

- Droit à construire : soutien aux initiatives communautaires de construction d’équipements publics ou de logements sociaux

- Droit à challenger : possibilité de candidater à la reprise d’un service public local ou d’Etat

- Droit à candidater : possibilité de reprendre un café, une bibliothèque, un parc… menacés.

- Droit à organiser son quartier : décider de son propre plan d’occupation des sols (des financements sont accessibles pour y aider)

Former une génération de “community organisers”

Le programme “Community Organisers” prévoit de former 500 professionnels et 4500 bénévoles.

“Encourager la participation à sa communauté”

 

Faire de l’engagement communautaire un élément de l’évaluation des fonctionnaires

Le nouveau “cadre de référence des compétences des fonctionnaires” ne fait pas référence à cela.

Encourager les dons et la philanthropie

Pas d’information particulière.

Créer un service national citoyen volontaire ouvert aux jeunes de 15 à 17 ans

Le NCS propose aux jeunes des “places” pendant l’été dans quelques dizaines d’organisations à but non lucratif. L’objectif est de proposer 30 000 “places” par an, mais le nombre de volontaires ne s’élève pas encore à ce niveau.

“Décentraliser le pouvoir vers les territoires”

 

Donner la compétence générale aux municipalités

Dans un pays traditionnellement centralisé, cette compétence générale, effectivement accordée en 2011, ne s’étend pas jusqu’à la fiscalité. Elle est du coup notamment utilisée pour trouver des manières “créatives” de s’adapter à la forte baisse des dotations budgétaires d’Etat.

Transférer des compétences aux territoires

 

“Soutenir les entreprises sociales et l’Economie sociale et solidaire”

 

Aider les entreprises sociales en général, et les aider à participer au fonctionnement des services publics

Les marchés publics sont plus ouverts aux entreprises sociales, mais en pratique, celles-ci sont peu nombreuses à candidater et les grandes entreprises se taillent toujours la part du lion. Globalement, les revenus contractuels du secteur non lucratif dépassent ceux des dons, mais ce mouvement s’était engagé avant l’arrivée de la Coalition au pouvoir.

Depuis, les financements publics au secteur non lucratif ont baissé plus fortement que la moyenne des dépenses publiques britanniques.

L’outil Funding Central rend en revanche les aides publiques au secteur non lucratif plus intelligibles et transparentes.

Permettre aux fonctionnaires de former des coopératives et reprendre les services publics qu’ils fournissaient en tant qu’agents publics

En 2014, 100 “Public Service Mutuals” (35 000 employés), notamment dans le financement de la santé, géraient 1,5 milliard de £ de budget. C’est très loin de l’objectif d’1 fonctionnaire sur 6 affiché au départ par la Mutuals Task Force.

Utiliser les fonds des comptes bancaires “dormants” pour capitaliser une “Banque de la Big Society”

Lancée en 2011 et dotée en 2012 de 600 million de $, Big Society Capital a pour mission “d’aider le marché de l’investissement social à croître” en finançant d’autres intermédiaires financiers, lesquels financent le secteur social - et notamment l’entrepreneuriat social, puisqu’il s’agit d’investissement. En 2 ans, BSC a attribué 149 millions de £ à 31 organisations.

Créer des “obligations à impact social”

Les “social impact bonds” ne figuraient pas dans le programme conservateur, mais ils ont été créés en 2010 et sont souvent présentés comme l’un des succès majeurs de la Big Society, même s’ils soulèvent aussi des controverses. Ils permettent à des investisseurs de financer des projets sociaux grâce auxquels l’Etat fera des économies, et de toucher de l’Etat un intérêt en cas de succès. Plusieurs dizaines de millions de £ seraient disponibles, mais pas nécessairement engagés, sous cette forme.

“Publier les données publiques”

 

Créer un “droit à la donnée”

La politique d’open data du gouvernement Cameron continue pour l’essentiel celle, déjà volontariste, des gouvernements précédents. Cependant, comme en France, l’ouverture des données n’a pas pour l’instant produit des résultats spéctaculaires en matière de services ou de participation démocratique.

 

D’autres actions ont été engagées dans le même esprit, sans faire partie du programme “Big Society” :

Ce qui a été prévu

Ce qui a été réalisé

Fusionner toutes les aides sociales en un seul “Universal Credit

Engagé sous forme expérimentale en 2013, mais interrompu de fait.

Permettre aux parents, enseignants, associations et groupements religieux de créer des “Free Schools” gratuites, non lucratives, autonomes, sous réserve d’être approuvées par le ministère en charge de l’éducation.

Près de 300 Free Schools fonctionnent fin 2014 (1% du total). Les Free Schools prolongent et étendent les Academies créées par les travaillistes, des anciennes écoles publiques transformées en organisations à but non lucratif (charitable trusts) largement autonomes. On comptait 3500 Academies fin 2012.

Décentraliser le National Health System

Le “Health and Social Care Act 2012” organise un transfert massif de la gestion du budget à des commissions locales où les médecins sont puissants, sous la supervision d’une agence nationale. Cette réforme, effectivement engagée, a suscité des protestations de grande ampleur y compris dans le corps médical.

 

Des résultats globalement décevants

La livraison 2013 du “Big Society Audit” produit par le think tank Civil Exchange peint un portrait plutôt sombre des résultats concrets de la Big Society :

En termes d’empowerment des communautés locales :

  • Plutôt positif : plus de contrôle des citoyens et des communautés sur leurs affaires, plus de transparence. “Dans tout le pays, des communautés prennent le contrôle des lieux publics qui comptent pour eux, boutiques, pubs, bibliothèques. Les conseils municipaux forgent de nouveaux partenariats avec les communautés pour traiter ensemble des problèmes sociaux lourds.”

  • Pourtant, la participation démocratique reste faible et, selon les enquêtes, les gens n’ont toujours pas plus de sentiment de pouvoir influer sur les décisions locales.

  • Franchement négatif : les coupes budgétaires du gouvernement ont particulièrement affecté le tiers secteur, dont la Big Society attendait qu’il prenne le relais des services publics. Les nouveaux mécanismes de financement (Big Society Capital, Social Impact Bonds) ne compensent pas la chute.

En termes d’ouverture des services publics

  • Un bilan franchement négatif : la “diversification” des fournisseurs de services publics bénéficie principalement à quelques grandes entreprises privées. Les marchés publics sont certes théoriquement plus ouverts au tiers secteur, mais en pratique les résultats sont minces. La baisse des budgets et la recherche de productivité rend les services publics (même délivrés par des entreprises) toujours moins attentifs aux besoins des usagers. La co-conception ou la co-production avec les usagers reste expérimentale et peu fréquente.

  • La reprise de services publics par ses personnels (Public Service Mutuals) enregistre quelques succès limités et bénéficie peu aux plus défavorisés.

En termes d’action sociale

  • Positif : une remontée de l’engagement associatif, qui ne retrouve cependant que son niveau de 2007 et qui est en partie due aux nouvelles obligations faites aux bénéficiaires de l’assurance chômage. Le programme “Community organisers” est aussi à mettre à l’actif de la Big Society.

  • Très négatif : la forte baisse des dons, peut-être attribuable en partie à la montée des formes d’”investissement social” : l’investissement social “rentable” pénaliserait-il le don gratuit ?

Pour la société dans son ensemble

Civil Society Exchange décrit une société toujours plus inégale, divisée et défiante - c’est-à-dire, l’échec de la Big Society sur le coeur de ses objectifs. Plus grave encore, c’est apparemment dans les communautés rurales aisées que les principes de la Big Society s’appliquent le plus aisément, tandis que les pauvres, les jeunes et les handicapés sont les plus durement touchés par la politique économique et sociale du gouvernement.

 

image

image

 

3. Quel est l’héritage de la Big Society ?

La Big Society n’était-elle en définitive que l’habillage moralisateur d’une politique néolibérale de réduction massive de la dépense publique ? C’est très probablement faux du point de vue de ceux qui l’ont conçue et portée, à commencer par David Cameron. A-t-elle définitivement échoué ? La pérennité de son influence, y compris à gauche et ailleurs en Europe, permet d’en douter.

Qu’est-ce qui a manqué ?

De nombreuses analyses tentent de comprendre comment une proposition politique apparemment si puissante, à laquelle la Coalition doit sans doute une part de sa victoire de 2010, s’est aussi rapidement enlisée jusqu’à devenir “toxique” aux yeux de certains.

Un manque de conviction

Selon certains, la “masse” des élus conservateurs reste fondamentalement Thatcheriste et n’a jamais cru à la Big Society. La politique gouvernementale s’est rapidement concentrée sur l’austérité budgétaire au détriment de tous les autres objectifs. En dehors de quelques cas somme toute marginaux (les 100 Mutuals, les 300 Free Schools, les 5000 Community Organizers), la Big Society n’a pas vraiment été portée politiquement. Elle s’est alors trouvée dans la situation d’une promesse tonitruante, souvent contredite par les faits (la baisse massive des financements associatifs) et produisant des effets perçus comme anecdotiques, notamment par ceux qui devaient en être les premiers bénéficiaires.

Une contradiction interne majeure

"The Big Society project depended on people having disposable time and other assets, which have never been equally available to all. The new austerity has widened inequalities. Those who are poor and powerless have less time and fewer resources at their disposal. This makes it much harder to get involved in local activities, to take over local assets at risk of closure, or bid to run services,
or develop neighbourhood plans. The Big Society has gradually disappeared from public and political discussion."

Julia Slay, Joe Penny, "Surviving austerity", New Economics Foundation, 2013

 

La baisse des financements locaux et associatifs a aliéné au gouvernement la plupart des acteurs de l’innovation sociale. Certes, celle-ci s’est accompagnée de tentatives pour développer d’autres sources privées, depuis les dons (qui, pourtant, baissent) jusqu’aux “investissements sociaux” (qui ne s’adressent qu’à quelques entreprises sociales capables de les attirer). Mais le compte n’y est pas.

Or plusieurs analyses pointent le fait que ce sont ceux qui ont le plus besoin de services sociaux qui disposent aussi du moins de ressources économiques, temporelles, culturelles et sociales pour “se prendre en mains” au sens où l’entend la Big Society. Si les institutions et les associations qui travaillaient avec eux souffrent, ils seront ceux qui en pâtiront le plus gravement. La Big Society distribue surtout du pouvoir à ceux qui en avaient déjà plus que la moyenne...

Une mauvaise compréhension de l’état de la société

D’autres analyses pointent la pauvreté de l’analyse historique et sociologique sur laquelle se fonderait la vision de la Big Society :

  • La société ne manifesterait nul désir de participer à la production de services publics. Depuis quelques décennies, son désir d’engagement s’exprime plutôt au profit de causes ponctuelles ou d’appartenances spécifiques, locales, religieuses, culturelles… L’attente vis-à-vis des services publics est plutôt celle d’un certain professionnalisme et d’une égalité de traitement (qui s’oppose à un excès de “localisme”). La “coproduction” est vécue comme une démission de l’Etat qui augmentera les inégalités.

  • Le tiers secteur a pour fonction de produire des alternatives (éventuellement critiques voire radicales) à l’action publique institutionnelle, et non de lui servir de supplétif, qui plus est sous son étroit contrôle (allocations budgétaires, contrats d’objectifs, etc.)

  • A nouveau, l’appel au bénévolat et à l’engagement local sera plus aisément entendu par les classes moyennes que par les populations les plus en difficulté. Plus largement, le récit de la Big Society se déroule peut-être dans une société idéale (victorienne ?) où des individus imprégnés de religion et de morale, dotés d’un fort sentiment d’appartenance à leur communauté et de reconnaissance vis-à-vis de corps intermédiaires qui les représentent, partageant tous un même socle de valeurs, rendent en quelque sorte ce que la société leur a donné. Il ne s’adapte pas aisément à nos sociétés multiculturelles, individualisées, largement destructurées (et Phillip Blond a pourtant largement décrit cette déstructuration).

  • L’autre risque de cette sélectivité de la participation, est que les groupes les plus engagés ne finissent naturellement par confondre leurs intérêts et valeurs avec ceux de tout le monde et les imposer.

  • Dans son étude approfondie de la Big Society en 2014, l’Institut de l’Entreprise pointe aussi un “impensé”, celui de l’entreprise. La Big Society est censée ne s’adresser qu’aux individus, aux communautés et aux acteurs publics, or les entreprises sont concernées de multiples manières : parce qu’elles ou leurs collaborateurs utilisent les services publics et les financent, parce qu’elles sont appelées à se substituer à l’action publique dans certains cas, parce qu’elles peuvent vouloir reprendre le flambeau de la fourniture de certains services publics, etc.

Une insuffisance “cognitive” ?

Un rapport de la Royal Society intitulé “Au-delà de la Big Society” (2012), préfacé par Jesse Norman, fait une autre hypothèse : la Big Society s’est trop focalisé sur des mesures politiques et pas assez sur ce qu’elle peut apporter au bien-être social des individus : “Les leaders conservateurs ont négligé le coeur émotionnel de l’idée, selon laquelle la Big Society parle d’abord du développement personnel de chacun au travers de notre participation, et de l’amélioration qu’elle produit sur la qualité et l’efficience de nos relations. Dans son meilleur sens, la Big Society viserait à nous aider à devenir ceux que nous voulons être, dans une société à laquelle nous serions fiers d’appartenir.”

La Big Society ne serait alors pas un sujet technique de politique publique, mais un “défi adaptatif” pour la société comme pour chaque individu. Or, pour relever ce défi, la plupart des individus devraient atteindre un niveau plus élevé, non pas de connaissances, mais de “complexité mentale”, c’est-à-dire de capacité à mettre les choses en perspective, y compris les conceptions que nous avons de nos valeurs et de nos appartenances. Le défi de long terme serait celui de la formation des enfants comme des adultes, pour leur permettre d’atteindre un niveau supérieur de complexité mentale au-delà duquel ils deviendraient capables de mobiliser les trois compétences indispensables à la mise en oeuvre concrète de la vision de la Big Society : l’autonomie (motivation intrinsèque, capacité à choisir ses moyens et à échanger avec d’autres), la responsabilité (la capacité de “s’approprier” un problème plutôt que d’être défini par lui), la solidarité (même au sein de communautés très hétérogènes).

Conclusion, intéressante pour qui s’intéresse aux “transitions” : “Dans des systèmes adaptatifs complexes, la priorité doit être donnée au processus d’amélioration plutôt qu’à des objectifs spécifiques.”

 

Une idée qui bouge encore

Des réussites incontestables et sans doute durables

Qu’elles poursuivent l’action des gouvernements précédents ou qu’elles inaugurent un nouveau chemin, plusieurs des mesures prises autour du slogan “Big Society” connaîtront vraisemblablement une postérité : les Social Impact Bonds, les écoles autonomes (Academies travaillistes et Free schools conservatrices), les community organisers, l’autonomisation et la capacité des communautés locales…

D’autres idées conservent une certaine vigueur malgré l’échec de leur mise en oeuvre : c’est en particulier le cas de la diversification des manières de fournir des services publics, appuyée sur un “Etat plateforme” (expression que l’on retrouve ailleurs, y compris en France), ainsi que de l’ouverture (souhaitée réelle et sincère) des marchés publics aux entreprises sociales et au tiers-secteur.

D’une manière plus large, si l’on n’est pas obligé d’adhérer au cognitivisme du rapport de la RSA, l’idée que l’empowerment est en partie (et en partie seulement) sa propre récompense mérite également qu’on s’y attarde.

Une idée qui retrouve de l’écho à gauche

Plusieurs penseurs de l’aile “moderniste” du parti travailliste (parfois rejoints par certains “déçus du Cameronisme” tels Phillip Blond) considèrent aujourd’hui que c’est aux travaillistes de relever le flambeau de la Big Society. Pour les auteurs du rapport “Une meilleure Big Society”, l’idée puissante qu’il faut conserver est celle d’une articulation entre la capacitation des individus, celle des communautés locales et celle de la politique nationale. Dans un “âge post-bureaucratique”, cette alliance devrait déterminer la manière de produire des services publics et de poursuivre des objectifs collectifs.

Il faudrait en revanche répondre à plusieurs questions-clés que les conservateurs ne se seraient pas posées, ou pas assez tôt :

  • Comment éviter que la “dévolution” de services ou d’équipements publics ne produise rapidement, soit une dégradation du service (par manque de professionnalisme, de moyens, de continuité…), soit une consolidation au bénéfice de quelques grands opérateurs - contredisant dans les deux cas l’objectif affiché de mise en capacité des citoyens ? Comment imaginer des mécanismes capables d’assurer à la fois la proximité, la réactivité, la personnalisation des services tout en bénéficiant d’économies d’échelle et d’envergure, d’une capacité d’investissement et d’innovation, etc. ?

  • L’amélioration du service public peut-elle aussi venir du secteur public ? Par exemple, pourrait-on permettre au secteur public de candidater à la reprise et l’amélioration de certains services publics, en concurrence (ou en coopération, d’ailleurs) avec les entreprises et le tiers-secteur ?

  • Comment préserver l’universalité des droits et des services publics tout en les rapprochant des citoyens et en permettant à toutes sortes d’acteur d’y contribuer ? Comment, par exemple, éviter la “capture” de certains services ou équipements publics par des groupes plus mobilisés que d’autres, ou encore l’exclusion de groupes moins impliqués - une sorte de “fracture participative” ?

  • Et en définitive : “La Big Society est-elle assez grande pour tous, en particulier pour les plus vulnérables ?”

Les auteurs proposent deux valeurs-clés pour une Big Society “revisitée” : l’universalité de l’empowerment (qui nécessite une politique déterminée en ce sens), et la reconnaissance d’une interdépendance complexe entre l’empowerment des individus et la société.

Sous l’angle plus étroit de la fourniture de services publics, ils proposent 6 principes :

  • Des services publics réactifs, fondés sur les réels besoins des individus, lesquels peuvent changer

  • Le droit de choisir ses fournisseurs de services publics et les modalités de leur délivrance, entre des fournisseurs publics, commerciaux ou associatifs

  • Le droit de participer, tout en reconnaissant le besoin de services publics professionnels - la participation nécessite des compétences et s’accompagne d’une formation

  • L’intérêt des consommateurs prime sur celui des producteurs

  • L’égalité d’accès et l’universalité

L’innovation sociale comme chemin vers le bien commun, la Big Society sans le nom ?

La Commission européenne décrit l’innovation sociale comme  “Le développement et la mise en œuvre de nouvelles idées (produits, services et modèles) pour répondre à des besoins sociaux et créer de nouvelles relations ou collaborations sociales.” Elle ajoute que ces innovations "sont sociales à la fois dans leurs finalités et dans leurs moyens."

L’entrepreneuriat social n’est pas nouveau, de même que l’idée qu’on peut innover dans les politiques sociales (et que cette innovation n’est ni réservée, ni interdite aux acteurs publics). Ce qui apparaît plus nouveau, au moins depuis les années 1990 en Grande-Bretagne et plus récemment ailleurs, c’est l’idée d’en faire un modèle capable à la fois “de légitimer le désengagement de l’Etat et théoriser une reconstruction du lien social” (Emile Chabal).

On attendrait en effet à la fois de l’innovation sociale :

  • De trouver des nouvelles solutions à certains des grands problèmes du monde - par exemple la grande pauvreté, avec le microcrédit,

  • De réinventer les services publics et les systèmes de solidarité (welfare), notamment en en diversifiant les sources et les modes de fourniture - par exemple les formes de “dévolution” britanniques,

  • De recréer du lien social, de la confiance, de la participation et de redonner aux citoyens le sentiment qu’ils ont un rôle à jouer dans la vie collective.

La “Big Society” serait en définitive une tentative de faire de l’innovation sociale le complément social du marché à la place de l’Etat. Tentative à la fois puissante, attirante et ratée, au moins pour deux raisons qu’il faudra garder en tête :

  • Assigner un rôle et une place à l’innovation sociale revient à en nier le caractère potentiellement subversif, qu’elle a pour partie mais qui peut rapidement s’oublier. La survalorisation de “l’entrepreneuriat social” vis à vis d’une “économie sociale et solidaire” ou un monde associatif considérés comme poussiéreux et drogués au financement public, va dans ce sens.

  • Dans la plupart des domaines, l’innovation sociale peut explorer des chemins, produire des percées, mais elle a rarement vocation à remplacer l’Etat ou le marché. Les transitions de l’avenir intègrent nécessairement l’innovation sociale, mais aux côtés de ces deux forces, pas à leur place.




 


 

Bibliographie sommaire

 

  • Jonathan Rowson, Matthew Kálmán Mezey, Benedict Dellot, "Beyond the Big Society", RSA (Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce), 2012

 


Vous devez vous identifier pour ajouter un commentaire.
Veuillez vous identifier, ou créer un compte.

Conception & réalisation : Facyla ~ Items International

Plateforme construite avec le framework opensource Elgg 1.8