Innovations democraTIC

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Séminaire "Ville, infrastructure et Open Data" à l'EHESS

 

Dans le prolongement des réflexions initiées par Citélabo autour du mouvement Open Data, le programme Innovation DémocraTIC travaille sur l'articulation entre participation numérique et partage des données publiques. C'est à l'occasion d'un séminaire, organisé par Antonio Casilli sur la culture numérique et d'une séance portant sur la " Ville, Infrastructure et Open Data" présentée par Jérome Denis, que l'on peut dégager quelques pistes de réflexion.

 

Présentation de la séance (les slides du séminaire sont également disponibles en ligne)

 

"En quelques années, la rencontre entre la ville et les nouvelles technologies est devenue une question centrale dans de très nombreux domaines (géographie, informatique, sciences de la communication, sociologie, gestion). Elle a notamment donné lieu à certains discours qui présentent une "révolution" qui aurait peu à peu "doublé" la ville d'une nouvelle couche informationnelle.

Dans ce mouvement, on assisterait à l'explosion du nombre de données disponibles qui permettraient de faciliter la saisie de la ville, qu'il s'agisse de la gérer, de la fluidifier, de la sécuriser, de la démocratiser ou encore de l'habiter. C'est dans ce cadre par exemple que le mouvement Open Data, qui défend la libération des données publiques, a pris forme.

Si ce discours ne repose pas sur du vide, il mérite toutefois dêtre largement remis en perspective. Il s'agit d'explorer les pistes du possible dans la ville et les questions dont la recherche doit se saisir :

- Se saisir des continuités qui se dessinent dans l'émergence d'une ville numérique

- Les pistes de recherche inspirées des infrastructures studies qui vise à documenter finement les conditions de production et les formes d'instanciation des données de la ville."

 

1 Se saisir de la ville

 

La ville est à la fois un espace d'information et un objet d'information.

  • La ville fait l'objet de lutte de tout un ensemble d'acteurs pour conquérir son territoire. On observe par exemple la grande lutte des panneaux de publicité avec la signalétique RATP au sein des espaces publics de transports en communs parisiens. On peut également prendre l'exemple du grafiti.

  • La ville fait l'objet de tout un travail d'information et d'organisation. C'est tout une écologie organisationelle qui est mobilisée pour produire de l'information. On s'intéresse ici surtout aux organisations institutionnelles. A côté, se développent de nouveaux profils, tels que les innovateurs. Ils sont en dehors des services de la ville, issus de milieux du design... Ils pensent généralement la ville comme une page blanche sans prendre en compte les organisations déjà en place et les systèmes d'information traditionnels. Cela pose la question de l'intégration des nouveaux dispositifs d'information à ce qui existe déjà.

 

 2 Proposition de script : les différentes figures des usagers

 

Les usagers sont déjà présents dans les descriptions de la technologie. Tout un ensemble de scénarii d'usage se développent et pensent différentes situations :

  • Participation : utilisation des données dans les dispositifs interactifs/participatifs.

  • Réfléxivité : données sur l'état de l'environnement. Exemple des panneaux "AirParif" designés pour que l'on se rende compte de la qualité de l'air. L'objectif est d'inciter à prendre ses précautions, et par-là de modifier les comportements.

  • Co-production : recherche d'une meilleure coordination entre usagers, fluidité de l'information.

 

Proposition de modélisation des différens types d'usagers qui se dessinent :

 

Traces, données

Passants

Circulation

 

Lieu public |

Riverains

 

VILLE

 

Citadins

| Espace public

 

Participation

Citoyens

Démarche, Avis

 

On aurait deux figures totalement opposables d'usagers : les passants et les citoyens. Les premiers produisent des données objectives en circulant dans la ville, en utilisant ses services. Les seconds produisent des données plutôt de l'ordre subjective ou volontariste en émettant des avis ou en entreprenant des démarches au sein de la ville.

Entre ces deux extrêmes, naissent des figures mixtes : les citadins, capables de changer de comportement, plus tournés vers les autres, conscients du vivre ensemble au sein des lieux publics. Puis les riverains plus soucieux de leur quartier, qui prennent soin de leur ville (les outils de type open street map illustrent le type de démarche).

 

 

3 Infrastructures informationnelles

 

Infrastructure studies. Ce point s'inspire des travaux de Bowker et Star qui étudient les grands systèmes de classification en bio-médecine. Ils observent comment se fabriquent les systèmes de standard, d'algorithmes... On retrouve ici les mêmes enjeux que ceux sous-tendus  par la construction des bases de données.

 

Les infrastructure studies naissent avec la rencontre de deux mouvements :

  • Un mouvement qui prône la transparence politique (accountability), qui fait de la surveillance citoyenne une condition fondamentale. On peut y apparenter les mouvements qui pratiquent les logiciels libres.

  • Un mouvement qui perçoit que les administrations comme des sources importantes de nombreuses données inexploitées, financées par les contribuables, et qui devraient leur être restituées selon toute logique et toute légitimité. Ce dernier mouvement correspond à l'esprit de la loi de 78 de la CADA, de plus en plus remise au goût du jour. Certaines métropoles sont à la pointe de ce mouvement, Rennes par exemple.

L'idée de base est de pouvoir rendre publiques mais surtout partageables les données. Les chercheurs y voient l'occasion de fabriquer une science à la plus grande échelle possible. Les problématiques que l'ouverture des données pose sont tout aussi nombreuses :

  • Cela pose la question de la constitution et l'utilisation des bases de données : qui peut le faire, et comment ?

  • Les effets de transparence ont tendance paradoxalement à invisibiliser le travail de rendre transparent les données.  La méthodologie de la donnée transparente est une vraie question d'ordre scientifique.

 

Questionner les infrastructures informationnelles reviennent aussi à questionner la notion d'information. Complexe, elle recouvre les notions sous-jaçentes de données et de catégories.

1) Des données peuvent-elles être vraiment brutes ?

  • Selon Jérôme Denis, cela n'existe pas, elles sont forcément orientées : les détenteurs des données les plus réticents à libérer leurs données mettent en avant le risque performatif que cela pourrait entraîner. C'est l'exemple de la publicisation des données de la police à Londres : on peut visualiser sur une carte les zones de criminalité les plus denses, l'impact sur ces zones risque d'être renforcé (prix de l'immobilier, flux de population...)

  • D'autres soulignent la mauvaise qualité des données : formats inutiles ou limités (accès à de simple pdf, excel) voir inutiles en soi.

  • Enfin, des mouvements prônent la co-construction des données libérées.

 

2) Les risques de biais des politiques de catégories

  • La catégorisation est nécessaire mais reste politique. Un exemple simple : le cas Agnès étudié par Garfinkel, sur un transexuel qui choisit de mettre en avant soit son côté féminin soit son côté masculin, ne rentre pas dans les cases sexe "masculin" ou "féminin" dans les formulaires officiels. En Australie, des administrations ont inclu la case "sexe indéterminé" dans leur questionnaire.

  • Ce jeu de la définition de la catégorisation peut rentrer en conflit avec d'autres logiques. Par exemple, open street map met en avant certains équipements de la ville (pistes cyclables) qui ne correspondent pas aux standards de la ville de Paris.

 

 

Pistes de réflexion

 

L'effet (pervers ?) d'invisibilisation du processus de "back-officisation" : Il y a un vrai focus à faire sur le back-office. Les travailleurs des services risquent d'être totalement invisibilisés dans le phénomène Open Data qui donne une fausse impression que tout est direct.

En étant trop centrée sur les usagers, il y a un risque que la ville apparaissent uniquement comme un service... C'est ici une réponse aux travaux de Marie-Anne Dujarier sur les consommateurs. Il ne faut pas voir l'Open Data comme un mouvement d'externalisation, il faut rester du côté du gestionnaire de la ville. En France, un certain pari est fait sur l'ouverture des données publiques comme un moyen de nourrir l'innovation à moindre coût (l'idée étant de créer de jeunes start up Google).

Autre fausse impression : la libération des données ne coûte rien. En réalité, la refabrication des données brutes comporte un coût. Cela ressemble beaucoup au travail de la CADA sur les résultats des marchés publics qui tentaient de remettre en forme lisible tout le processus. On a tendance à ne voir que l'apport informationnel mais pas la mobilisation de l'écologie organisationnelle que cela suppose.

 

Question de l'interprêtation des données : L'Open Data est vendu comme un mouvement allant dans la direction des citoyens. Mais finalement la question de la publicisation reste un lieu de blocage. Y a-t-il des catégories qui doivent rester fermées ?

On revient finalement à des questions de pouvoir (telle qu'elles sont analysées en sociologie politique) : qui est légitime pour interprêter des données ? On retombe dans les luttes scientifiques autour des méthodologies légitimes et illégitimes.

Le phénomène open data est renforcé par une tendance à la sacralisation de la donnée, dans le data journalisme notamment, qui est à la limite du néo-positivisme où la donnée brute, le chiffre serait l'argument inattaquable. Or, il faut bien voir que c'est un leurre, que le travail d'interprêtation a déjà été effectué. Le coeur du débat réside dans le mode de calcul.

 

Enjeu de la visualisation des données : La datavisulisation se veut une forme de représentation simple et directe de la donnée, à la limite du ludique et de l'instinctif. Elle oscille entre fonctionnalité et visibilité. Il faut faire attention néanmoins aux dispositifs qui soumettent des visuels qui ne proposent pas forcément un accès rationnel mais au contraire cherche plutôt à susciter l'affectivité.

 

Quelques références proposées :

- Denis, J., & Pontille, D. (2010). La ville connectée. Réalités Industrielles (Annales des Mines), (Novembre 2010), 69-74.

- Beaude, B. (2009) Crime mapping ou le réductionnisme bien intentionné. Espacestemps Net.

- Edwards, P. N., Bowker, G. C., Jackson, Steven, J., & Williams, R. (2009). Introduction : An Agenda for Infrastructure Studies. Journal of the Association for Information Systems Introduction, 10, 364-374.

Commentaires

  • Jean- Marc Lazard le 9 février 2012

    Merci pour ce très riche et intéressant compte rendu.

    Je suis particulièrement sensible à la 1ère des pistes de réflexion propoposées en fin d'article, concernant le back-office.

    Je suis convaincu que l'open data est globalemenet une question de gouvernance des systèmes d'information, en termes techniques et fonctionnels, et comporte donc une dimension "back-office" tout aussi importante que celle des usages (c'est sur la base de cette conviction que nous avons créé la société OpenDataSoft http://www.opendatasoft.com/?page_id=18.

    Pour au moins 2 raisons:

     - l'intérêt des usages qui découleront d'une démarche open data sera proportionnel à la capacité d'orchester l'acquisition et la gouvernance de données issues de systèmes hétérogènes et distribués dans un réseau d'acteurs variés (au sein d'une filière et/ou d'un territoire)

     - l'open data n'est pas qu'une question d'ouverture / de valorisation de données existantes, mais de "comment créer plus et mieux" des données utiles, en particulier en replaçant les individus (citoyens, consommateurs, collaborateurs) au coeur du processus de création de données (crowdsourcing et plate-forme sociale de données).

    Au plaisir de poursuivre l'échange,

    Jean_Marc Lazard.


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