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Repenser la place de l'individu au travail dans une société numérique


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Travail/Emploi : de la difficulté d’envisager un avenir radieux

Nous sommes en train de créer un tout petit nombre d’emplois bien payés en détruisant un grand nombre d’emplois plutôt bien payés ; et pour la société, en l’absence d’intervention politique ou de nouvelles industries pour employer tous ces gens et auxquelles personne ne pense pour le moment, c’est une perte nette.” 

Cette citation extraite d’un article du New York Times Magazine est celle de Daniel Nadler, concepteur d’un logiciel, qui aide les analystes financiers à prendre des décisions d’achats selon les évènements internationaux. Avec l’automatisation de tâches à forte valeur ajoutée, n’arrive-t-on pas à un point où le nombre d’emplois créés va réellement diminuer, s’interroge le journaliste. Fin 2013, une étude d’Oxford (des imprécisions lui ont valu quelques critiques) prédisait que 50% de la main d’œuvre aux États-Unis pourrait être remplacée par des robots dans les 10 à 20 ans qui viennent. Pour la France, une autre étude du cabinet Roland Berger prévoyait que ce serait près de 3 millions d'emplois qui seraient concernés. Il y a bien sûr un contrepoint plus optimiste à cette vision : libération de temps pour faire d’autres tâches plus intéressantes, activités qui seront difficilement automatisées car elles nécessitent du contact humain, ou encore apparition de nouveaux métiers (par exemple, expert du génome, créateur d’environnements virtuels, extracteur de données, chef de projet démantèlement nucléaire, Hub manager… ). Mais il est assez clair que cela ne concernera que les personnes ayant un haut niveau d’étude et un bon réseau (car, a priori, les places seront quand même limitées). 

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Par contre, pour les personnes peu qualifiées ou dont la qualification fait face à beaucoup de concurrence et/ou avec peu de capital social, les choix sont pour le moment plus sombres : travail payé à la tâche pour une misère, délégation de l’autorité à un algorithme, employé transformé en machine. A la première lecture, cela peut sembler exagéré comme expressions et il existe, bien sûr, des boulots intermédiaires, intéressants, épanouissants. Mais pourtant, dans les entrepôts de la grande distribution ou de la vente en ligne, l’organisation des tâches est bien sous-traitée à des algorithmes qui les font exécuter par des humains : muni d’un casque, l’employé est dirigé par une voix synthétique qui lui dit d’aller chercher tel objet dans l’allée X, le rayon Y, l’étagère Z, et cette action est répétée des dizaines de fois dans la journée. Avec une productivité calculée selon le temps mis à récupérer un objet, celui qui ne marche pas assez vite est renvoyé. 

Autre exemple, avec les services de livraison à domicile : trois témoignages (sur Rue89, France Culture et IAATA) montrent cette délégation de l’autorité à un algorithme : “Si tu roules bien, tu mets 30 minutes par course. Ce qui fait que tu peux faire deux courses par heure. Ça, c’est si tu roules bien, et si l’algorithme est gentil avec toi. Parce qu’il y a plein de trucs qui rentrent en compte dans l’algo. Il y a le nombre de livreurs, le nombre de commandes... (…) L’algo est plutôt sympa la plupart du temps. Sauf quand il t’envoie à Issy-les-Moulineaux pour ta dernière course à 22h30, et que tu habites à Montreuil. Parce qu’après il faut rentrer, et t’es pas payé pour rentrer chez toi.” 

Dernier exemple avec Uber : les chercheurs Alex Rosenblat et Luke Stark du Data and Society Research Institute et de l’Université de New York ont mené une étude arrivant à la conclusion suivante : “Les robots ne vous volent pas votre travail – au moins dans ce cas – mais ils deviennent votre patron. Et le niveau de contrôle et de surveillance qu’ils exercent est souvent plus grand que le management humain le ferait.” En effet, l’évaluation des chauffeurs est faite via un système de note automatisé, le logiciel d’Uber contrôle le lieu et les horaires de chauffeurs (en leur envoyant des notifications pour dire de se connecter à la plateforme ou d’aller à tel endroit), mais aussi le tarif des courses (avec la possibilité d’être “désactivé” pour avoir refuser des courses non rentables). Et en plus, Uber n’a aucun scrupule pour dire que leurs chauffeurs sont des travailleurs indépendants, des entrepreneurs ou encore des partenaires

Dans l’ouvrage Radicalité - 20 penseurs vraiment critiques”, Christophe David, philosophe et traducteur, explique la théorie de l’obsolescence de l’Homme du philosophe Günther Anders, écrite dans les années 50 (pour le volume 1) et 60 (pour le volume 2), suite à l’utilisation de la bombe H et du nucléaire. Bien avant David Graeber, Günther Anders avait théorisé le développement des “jobs à la con”, créés pour occuper la masse des travailleurs. “Vu par Anders, le travail est quelque chose que l’on cherche à supprimer pour lui substituer des emplois absurdes comme celui de “berger des objets”. (…) Le travail n’a plus d’autre finalité que de faire tourner la méga-machine. Il n’y a plus à proprement parler de finalité pour le travailleur qu’on a rendu définitivement “aveugle à la finalité de son travail”. La nature de son activité et sa conscience morale ayant été déconnectée, sa conscience morale ayant même était remplacée par le “zèle du collaborateur”, il est devenu un rouage polyvalent pour lequel tout se vaut.” (p.36/37). 

Mon propos n’est pas de dire que le numérique ou le progrès technique sont le problème. Bien sûr, le numérique permet la rationalisation et l’optimisation des processus, la mesure de l’activité et de la productivité, comme le montrent les exemples ci-dessus. Mais c’est aussi une distribution plus large de l’information, une démocratisation de l’accès aux ressources, l’interconnexion des individus, de nouvelles dynamiques de collaboration… Et bien d’autres transformations. Mais, voilà, ce n’est pas vraiment ce que l’on nous vend. Peut-on donc en vouloir à des jeunes de manifester contre la loi Travail de Myriam El Khomri et un avenir peu radieux ? A des intellectuels de les soutenir ? De vouloir une loi travail vraiment adaptée au XXIe siècle ? Ou encore de proposer d’expérimenter un revenu universel ? La société est complexe, cela ne doit pas nous empêcher de penser de nouvelles perspectives, hors des cadres établis.

Source image : dessins de John Holcroft publiés sur blog-emploi.com

Aurialie Jublin

Aurialie Jublin

Des chiffres et des lettres
A propos de moi

Titulaire d’un DESS Franco-russe de Management et après une 1e expérience de 2 ans dans une SSII franco-russe, je rejoins la Fing en août 2007. Responsable administrative et financière de...


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