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Penser des systèmes et stratégies de lieux partagés


Lieux hybrides et partagés et territoires - compte-rendu du premier atelier SoftPlace

Le 2 juillet, Softplace organisait un premier atelier pour se pencher collectivement sur un aspect du sujet des lieux partagés, en explorant quelques formes d’hybridation et de trajectoires de transformation qu’ils recouvrent. Des acteurs de la recherche et des acteurs de terrain y ont partagé pistes de recherche et questionnements, discutant de ces sujets avec les autres participants. 

Ceux que l'on nomme souvent les "tiers-lieux" (voir une définition éclairante sur Movilab) ont été évoqués à plusieurs reprises durant cet atelier, à travers différentes problématiques : diversité des lieux "d'expérimentation numérique" et de leur positionnement, dynamiques de développement et d'hybridation progressive des lieux de travail partagés, réappropriation de ces dynamiques de partage par les grandes entreprises, ont fait partie des sujets abordés. Mais le périmètre des lieux partagés ne s'arrête pas à ces lieux-là ; et surtout, ces dynamiques de partage adressent de nouvelles questions aux territoires urbains et à ceux qui "font" la ville, comme l'ont démontré les regards croisés d'un géographe et d'un urbaniste. Enfin, cet atelier a été l'occasion d'aborder le sujet des lieux de services partagés, à travers un partage d'expérience de la 27e Région. 

Retour sur cet après-midi d’échanges. 

Les lieux "d'expérimentation numérique", des réalités diverses

Flavie Ferchaud, doctorante en CIFRE à la ville de Rennes, ouvrait le bal en se penchant plus spécifiquement sur les « lieux d’expérimentations numériques ». Le choix de ce périmètre pour sa thèse l’a conduite à s’intéresser aux fab labs, hackerspaces et living labs, qui sont autant d’espaces encore peu constitués, et aux coopérations qui y sont à l’œuvre. Ces lieux font beaucoup parler d’eux, mais font encore peu l’objet de recherches. Flavie Ferchaud appuie notamment sa réflexion sur les travaux de Boris Beaude sur les réseaux et ceux de Raphaël Besson sur les systèmes urbains cognitifs.

Elle analyse notamment l’approche de ces lieux, qui sont en tension entre des approches institutionnelles, économiques et libertaires : alors que fab labs et living labs apparaissent davantage en France comme des outils de l’action économique et du développement, les hackerspaces affirment une approche moins institutionnelle. Les fab labs sont soutenus par les collectivités, qui les incitent à prendre place aux côtés des startups, en développant un modèle économique, voire à se rapprocher de living labs (les objets prototypés dans les fab labs peuvent y être testés, expérimentés, comme dans l’exemple du Laboratoire des usages animé par la Mêlée à Toulouse). L’approche des hackerspaces, qui refusent d’être dépendants des collectivités, est résolument plus militante.

Leur inscription spatiale est également différente : les hackerspaces s’inscrivent plutôt dans des friches (bien que les terrains soient parfois mis à disposition par la collectivité), alors que les lieux « institutionnels » s’implantent différemment, selon que leur finalité soit plutôt sociale ou économique. Les lieux à finalité sociale s’implantent plutôt au gré des locaux qui leur sont mis à disposition, souvent avec une vocation d’essaimage sur le territoire (une vision du « Fab lab étendu » notamment présente à Rennes). Les lieux à finalité économique vont, eux, avoir tendance à se rapprocher des écosystèmes de startups, parfois dans les bâtiments totems de la French Tech.

Dernier aspect évoqué par Flavie Ferchaud, ce que ces lieux produisent sur la ville : ils s’aventurent en effet souvent du côté de productions urbaines (dispositifs, mobilier urbain, etc.), qui restent souvent assez peu visibles pour les acteurs publics. Néanmoins cet objet urbain est parfois un prétexte, et ces lieux peuvent être relativement hors-sol. C’est aussi intéressant d’observer que dans le même temps, nous dit Flavie Ferchaud, les méthodes des hackers sortent de ces lieux pour être utilisées par des événements du type Garemix, Museomix, etc.

Le développement de lieux de travail partagés et hybrides, des dynamiques à double sens ? 

Marie-Hélène Féron de la Fonderie lui succédait, apportant le point de vue de l’agence publique numérique d’Ile-de-France. Dès 2012, la Fonderie a lancé des appels à projets pour soutenir des télécentres et espaces de travail partagés. Marie-Hélène Féron souligne d’ailleurs que les télécentres ne sont pas uniquement des lieux de travail, mais aussi des lieux dans lesquels les gens vont trouver un certain nombre de services, dans un cadre de redynamisation des territoires. A partir de 2014, le périmètre des lieux soutenus s’est étendu, en intégrant les Fab Labs.

La diversité des lieux repérés et soutenus à travers les appels à projets successifs révèle qu’il n’y a plus de lieux qui soient dédiés uniquement à une fonction. On va trouver du télécentre, du coworking-fablab, de l’incubateur-coworking… mais aussi des choses autres et hybrides, type Coworkcrèche, le FoodLab de Volumes coworking. Les lieux se diversifient peu à peu et s’ouvrent à d’autres communautés que celles du numérique ; d’autres acteurs s’emparent du sujet des lieux de travail partagé, notamment les acteurs de l’immobilier, qui ouvrent eux-mêmes des espaces, souvent en périphérie. A noter, les acteurs de ces lieux commencent pour certains à s’organiser ensemble, en menant notamment une réflexion sur un outil commun à tous, afin de se rendre visible auprès des futurs usagers.

Marie-Hélène Féron nous adresse plusieurs questions en clôture de son intervention : quels sont les modèles économiques pérennes de ces lieux ? Comment interpréter l’engouement des créateurs de lieux pour un changement de façon de travailler, une volonté non seulement de créer son emploi mais aussi de créer un lieu pour les autres ? Et enfin, quelle est la réalité du collaboratif dans ces espaces ? Est-ce qu’on partage uniquement un lieu et du café ou autre chose ?

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Le sujet de la transformation des espaces de travail était aussi abordé par Bruno Moriset (Lyon 3). Après quelques rappels historiques sur le développement des tiers-lieux, Bruno Moriset apporte quelques faits et chiffres sur ces lieux : des usagers qui sont aujourd’hui majoritairement des freelancers souhaitant trouver une atmosphère de communauté favorisant les rencontres, une ambition environnementale des télécentres importantes mais un impact réel à nuancer… En parallèle de l’essaimage de ces nouveaux espaces, certaines grosses entreprises (comme Apple, Facebook…) se réapproprient l’ambiance et certains codes du coworking, pour développer de tels espaces au sein de leur campus, ou réservés à leurs salariés. Le coworking attire désormais l’attention de grosses entreprises, qui financent certains lieux (comme le Numa), voire jouent un rôle dans le développement d’incubateurs et autres lieux comprenant du coworking, à l’image de Microsoft et son Venture Accelerator à Paris. Pour ces entreprises, c’est l’occasion de développer un double réseau de R&D. Ces lieux leur permettent de s’inscrire au cœur des écosystèmes d’innovation, dans une dynamique d’innovation ouverte (objectif de repérage de projets ou d’innovateurs, transplantation d’idées, etc…).

Tous ces phénomènes amènent Bruno Moriset à nous questionner : est-ce que le cœur de l’écosystème du coworking ne serait pas encore une fois les grosses entreprises (notamment les GAFA), pour lesquelles travailleraient aujourd’hui les innovateurs, concepteurs d’applications qui utilisent les espaces de coworking ? Est-ce que ces lieux et dynamiques correspondent-elles à l’émergence d’un nouveau prolétariat ou à l’émergence d’une économie post-capitaliste ?

Bruno Marzloff réagissait à cette série d’interventions en se questionnant sur l’importance donnée au travail et aux lieux de travail dans notre discours sur les lieux partagés ; est-ce l’expression de l’évolution de la sociologie du travail ? Ou une nouvelle réponse apportée à des problématiques urbaines, notamment de mixité, d’accessibilité à des services ? Les problématiques seront aussi probablement différentes selon le territoire que l’on observe… Avoir une approche qui va au-delà des lieux de travail est importante pour aborder des territoires moins centraux ou périurbains.

Malléabilité, hybridations, transformations des lieux et territoires urbains

Luc Gwiazdzinski (Laboratoire Pacte – Grenoble) abordait lui le sujet des lieux partagés à partir d’une approche de la ville malléable et des travaux qu’il mène depuis des années sur le sujet. Alors que la ville peut être vue comme « lieu de maximisation des interactions » (Claval), Luc Gwiazdzinski met en garde sur les discours souvent portés sur les « truclabs » : PMU, McDo périurbains peuvent également être des lieux d’interactions et de partage. Luc Gwiazdzinski fait par ailleurs remarquer qu’il y a aujourd’hui des lieux complètement sous-utilisés (notamment des lieux publics comme le Parlement) alors qu’il y a un manque criant de lieux ouverts à certains usages par ailleurs. Outre le partage de clés de lecture (temporalités, polyvalence, réversibilité, collectif et partage, bricolage et détournement…) et de ressources pour approfondir le sujet des lieux partagés, Luc Gwiazdzinski a émis des pistes de recherche stimulantes : dans quelles conditions le sujet permet-il de limiter l’étalement urbain et de travailler sur l’intensification urbaine ? Est-il possible pour ces lieux hybrides d’avoir une identité temporaire ? Quel rôle des labels, peut-on inventer autre chose pour ces lieux ? Des questions se posent aussi autour de l’activité des travailleurs de ces lieux, dont le précariat semble quelque peu esthétisé.

Enfin, une grande question est posée par le chercheur autour des lieux partagés : jusqu’où, justement, va la partageabilité ?

 

A l’approche du géographe, répondait celle de Julien Langé, urbaniste de l’agence Act’Urba. Act’urba répond souvent à des appels d’offres dans lesquels le mot hybride n’est jamais prononcé. Dans ce cadre, comment agir pour des urbanistes ? Quelle identité de l’hybride ? Dans un urbanisme « proto-totalitaire », qui prévoit, contrôle, pense les bâtiments et la ville comme du définitif… mais il y a des marges de manœuvre énorme pour la mutation des lieux et des espaces, nous dit Julien Langé, alors que la ville est celle du temps long. 70% du bâti le sera encore en 2050… et il y a actuellement une bulle spéculative autour de l’immobilier de bureau, qui ne devrait pas tarder à éclater progressivement, libérant des millions de m2 disponibles et réutilisables pour d’autres usages.

L’exemple de l’écocampus de Reims, sur lequel Act’urba a travaillé, illustre un certain nombre d’enjeux « urbanistiques » de l’hybridation : « multifonctionnalité de la nature » (avec des espaces conçus pour divers usages et par des usagers divers : espaces dédiés à la recherche, friche plantée, potager universitaire…). Une série d’objets « hybrides » y ont vu le jour, notamment grâce au numérique. Mais les institutions ne perçoivent pas toujours les enjeux du partage et de l’hybridation, et les financements et la gouvernance restent en silo… Le projet d’un kiosque-relais – qui devrait bientôt voir le jour au sein du campus, porté par Act’urba - incarne pourtant ce que pourrait être un espace partagé au sein du campus. Ce type d’espace hybride, autoportant, autogéré, va évoluer avec le temps, sa programmation reste ouverte.

Autre exemple, une collaboration avec Leroy Merlin a débouché sur l’installation de petites unités de plateformes de bricolage dans des quartiers, afin de laisser libre cours à l’imaginaire des usagers. Alors que l’urbanisme passe son temps à déterminer, programmer des espaces, Julien Langé parle de « vacuité contraire de l’usage ». Et de terminer avec une question : ne faut-il pas davantage réfléchir à des transformations et des adaptations qu’à du tout hybride ?

Vers des lieux de services (publics) partagés ? 

La 27e Région concluait enfin cet après-midi organisé au sein de son lieu, Superpublic, en partageant un retour d’expérience sur deux résidences qu’elle a menés, au sein d’une médiathèque, et au sein d’un relais de Service public. La médiathèque est selon Julien Defait un bon exemple de lieu qui ne propose plus qu’un seul usage, d’ailleurs, le projet en question avait débouché sur un plan d’usage comprenant des lieux de consultation - de convivialité et de citoyenneté, des lieux d'échanges de savoir faire/de travail - de pratiques numériques et puis aussi de services associés.

La résidence menée sur un lieu Relais de Service public, plus récemment, a amené d’autres éléments de réflexion et de questionnement. Elle avait au départ surtout pour vocation de travailler sur l’accès aux services publics en milieu rural. L’évolution des lieux de services publics pose plusieurs questions, nous dit Nadège Guiraud de la 27e Région. La moitié des Maisons de services au public (MSAP) va se trouver dans des bureaux de Poste, qui délivrent aussi aujourd’hui des services commerciaux… comment imaginer cette cohabitation entre différents « statuts » de services ? Jusqu’où aller dans les services (jusqu’au dépôt de pain ?). Quel risque de dilution de l’identité des services publics dans le cadre d’une offre globale, comment travailler leur lisibilité ? Est-ce qu’un lieu véritablement hybride et partagé dédié au service public est envisageable ? Est-ce que l’on s’adresse toujours à des administrés/usagers de services publics ou à des consommateurs dans ces lieux ? En se projetant un peu, quel risque de marchandisation des services publics ?

Ces questions ont bien sûr généré du débat au-delà des intervenants : va-t-on voir des lieux qui concentreront tous les services nécessaires, ou des guichets qui redirigent vers tel ou tel service ? Quel modèle économique pour ces lieux ? Comment faciliter l’utilisation de ces lieux de services qui concentrent plein de fonctions, rendant parfois - paradoxalement - le parcours usager plus dense et difficile ? Autant de questions que Softplace tentera d’explorer dans les mois à venir.

Affaire à suivre…

Ce premier (riche !) tour d’échange autour de divers lieux partagés – de travail, de médiation, de services… - s’est achevé sur une note de conclusion. Malgré leur diversité, ces lieux ont quelques points communs, et notamment la question de la dé-corrélation des lieux (en tant que m2) et des services : jusqu’où aller dans la multifonctionnalité ? Qu’est-ce qui est encore de l’identité du lieu ? On imagine souvent les lieux qui existent déjà et se transforment (comme les lieux de services) comme des pages blanches ; mais nos représentations symboliques pèsent souvent sur la perception et les usages des lieux. Autre enseignement de ces échanges : l’identité d’un lieu tient à sa communauté. Les m2 seuls ne pèsent pas, et un lieu fort d’une communauté pourra se déporter ou essaimer sans perdre son identité, et sa communauté, achevait Jacques-François Marchandise.

Mais le sujet des lieux partagés est vaste, et riche de questions ; cet atelier permettait d’en défricher certaines, en en touchant d'autres du doigt. Nous y avons beaucoup parlé de lieux souvent rassemblés sous la bannière de tiers lieux (coworking, fablabs, hackerspaces, labs, etc.), mais aussi de lieux de services et de médiation partagés… De prochains échanges et ateliers devraient se pencher sur d’autres facettes du sujet : lieux multiservices, lieux de formation, modèles économiques, maillage et présence territoriale, etc.

Merci encore à tous les participants de cet atelier ! 

>> Retrouvez une synthèse de l'après-midi sur le storify de Sylvia Fredriksson

>> Retrouvez et contribuez aux pistes de recherche, terrains et ressources recensés au cours de cet atelier

 

 

Marine Albarede

Marine Albarede

Chef de projet à la Fing - En quelques mots, ville "allégée", innovation numérique et urbaine, habita(n)ts connectés, data, données personnelles...

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