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Travailler à l’heure du numérique, ça veut dire quoi?

Logo ALterEcoPlusAvec l'aimable autorisation d'AlterEcoPlus, nous reproduisons ici la chronique mensuelle de Daniel Kaplan, "Désordinateurs". Cet article constitue la 7e livraison, datée de juin 2015.

 

 

Paris, 3 juin. Comme chaque mois, l’équipe de la Fing se réunit pour échanger autour des projets et de la vie de l’association. Cette fois, il faut prendre le terme « se réunit » au sens figuré. Pour des raisons diverses, les non-Parisiens (Lyon, Marseille, Poitiers) n’ont pas pris le TGV et participent en conférence téléphonique. Ça n’étonne plus ; une bonne part de l’équipe travaille ainsi plusieurs heures par jour, sans se rappeler qu’il y a moins de quinze ans, on comptait encore le temps passé au téléphone interurbain.

Jacques-François Marchandise teste une Webcam de bonne qualité pour permettre aux « distants » de se projeter dans l’ambiance de la salle de réunion. Une partie de la conversation en ligne, qui accompagne toujours la conversation orale, se focalise immédiatement sur l’outil : s’y connecte-t-on facilement, l’image est-elle fine, le logiciel surcharge-t-il la mémoire… ? Il en va de même avec les visioconférences depuis vingt ans : le plus souvent, un bon tiers du temps est consacré à discuter, non pas du sujet de la réunion, mais de la visioconférence elle-même. Pourquoi ? Alors que tant d’autres usages numériques bien plus exigeants d’un point de vue technique se sont banalisés ? Sans doute parce que nous vivons encore la relation distante comme un ersatz, un pis-aller, sans parvenir à lui trouver une substance propre – alors que le courrier, lui, l’avait trouvée.

Pratiques et rituels multiples

Cette substance prend cependant forme, à la fois dans l’espace confiné de notre salle de réunion et dans celui, plus élastique, de nos échanges électroniques. Une multitude de pratiques, de rituels et d’habilités y sont à l’œuvre. Les smartphones restent allumés mais silencieux et ne servent guère. Présent ou distant, chacun a devant soi son ordinateur ouvert. Sans rien perdre de l’échange oral, on y tchatte, on y traite son mail, on y surveille Roland-Garros du coin de l’œil, on y suit les documents qu’une partie de l’équipe présente. Après quelques atermoiements, tout le monde a fini par tomber d’accord sur l’endroit où l’on écrira les notes partagées. Plusieurs personnes y contribuent dans une sorte d’ordre, pourtant spontané.

On fait le compte : plus de deux appareils électroniques par participant ; une bonne dizaine de dispositifs de production et d’échange d’informations actifs en simultané ; zéro règle écrite… C’est comme ça que travaille cette équipe de 20 à 55 ans, la plus inventive et productive que j’aie jamais connue ; mais comme ça, c’est comment au juste ?

Dispositif collaboratif et ouvert

Après avoir partagé l’information sur deux projets qui viennent de se lancer – l’un sur les « lieux partagés », l’autre sur le futur de l’éducation –, l’équipe part en ateliers. Le premier porte sur la manière de mettre en œuvre le « Whole Earth Catalog du XXIe siècle » que j’appelais de mes vœux dans ma chronique de mai. Nous avons progressé. Déjà, ce n’est plus un « catalogue ». Il ne suffit plus de rassembler des contenus, le Web et Google sont passés par là : il faut mettre ces agrégats en tension, cartographier les controverses, se projeter en prospective, imaginer ce sur quoi nous nous disputerons dans quinze ans. Il faut en faire un dispositif collaboratif et ouvert, auquel contribueront amis comme inconnus et dont pourront sortir toutes sortes d’usage, sans contrôle a priori (ni, en général, a posteriori). Il faut quand même des éditions thématisées : une première, par exemple, portera sur ce que pourrait être une informatique « écologique par conception », tant dans son fonctionnement propre que dans le regard qu’elle porte sur les processus qu’elle automatise – et il faudra bien sûr faire place à ceux qui y voient un oxymore...

En 1 h 30 d’atelier, nous avons parcouru du chemin. Les notes ont été prises sur le moment. Quelques minutes de plus et les voilà partagées avec d’autres partenaires qui n’étaient pas là, lesquels à leur tour... Sujet suivant !

Libération ou taylorisation

Manières, règles, rituels, outils, supports, méthodes, questionnements, formes de collaboration… Combien d’entre eux n’existaient pas il y a seulement dix ans ? Qu’est-ce que cela nous dit de l’avenir du travail ? Du travail de qui ? Au moins ceci, selon Amandine Brugière et Aurialie Jublin, qui mènent un projet nommé Digiwork : pour une frange de la population, dont nous faisons partie mais vous aussi sans doute, lecteur d'AlterEcoPlus, le numérique au travail constitue une incroyable libération et, en particulier, un antidote radical à la routine. Les problèmes qui vont avec (infobésité, brouillage des frontières entre travail et vie privée, etc.) sont bien réels, mais ce sont des problèmes de riches. Et puis il existe une frange majoritaire de la population qui aimerait avoir ces problèmes, recevoir trop de mails, se fatiguer à force de passer d’un projet à l'autre, etc. Pour elle, le numérique au travail est à la fois celui qui taylorise leur activité y compris de service ou de relation, et celui qui menace leur emploi. Deux expériences diamétralement opposées, deux populations qui ne vivent pas du tout le même « travail » à l’ère numérique. La transformation du travail à l’ère numérique est l’un des plus grands défis de notre temps et, du moins jusqu’à une période très récente, l’un des moins traités.

 

Daniel Kaplan

Daniel Kaplan

Conseiller scientifique de la Fing
A propos de moi

Je suis le cofondateur et le délégué général de la Fondation pour l'Internet Nouvelle Génération (FING), un projet collectif et ouvert qui se consacre à repérer, stimuler et valoriser l'innovation...

Commentaires

  • Marielle Gendron le 6 octobre 2015

    Je trouve cet article très intéressant, il touche un sujet brûlant d'actualité.
    Je me permets de poster un commentaire/remarque, car ouvrir le sujet au débat me semble être une des fabuleuses qualités d'internet.
    J'ai l'impression que c'est considérer qu'il existe des "sous-métiers" de prétendre qu'"il existe une frange majoritaire de la population qui aimerait avoir ces problèmes, recevoir trop de mails, se fatiguer à force de passer d’un projet à l'autre, etc."
    En effet, les chômeurs ne représentent pas la majorité de la population et les personnes avec un métier en extérieur ou relationnel se revendiquent au contraire comme des privilégiés, dans une société où il est de plus en plus rare de passer du temps hors écran.

  • Daniel Kaplan le 6 octobre 2015

    Je ne pensais pas aux chômeurs. Mais plutôt à ceux des salariés dont
    l'informatique a rendu le travail plus répétitif, moins autonome, moins
    épanouissant, plus lourd en tâches administratives, etc. Ils ne sont pas la
    totalité (mais je crains, sans pouvoir le démontrer, qu'ils ne soient
    majoritaires). Pour d'autres, dont au fond je fais partie, c'est exactement
    le contraire.

    Les métiers mobiles et relationnels ne sont d'ailleurs pas épargnés par une
    forme bureaucratique et tatillonne d'informatisation : organisation des
    tournées, formulaires obligatoires à remplir sur téléphone et tablette (qui
    remplacent de plus en plus souvent l'ordi mobile), contact permanent avec
    le siège qui tourne à la surveillance ou au harcèlement, obligations
    légales (qui ont leur utilité, par ailleurs) pour les routiers, etc.


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