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Repenser la place de l'individu au travail dans une société numérique


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Articles connexes

Nouveaux collectifs de travail : sortir du “jardin d’Eden” de l’utopie originelle ?

Début mars, dans le cadre du 2e atelier du programme "Nouvelles pratiques de travail, nouveaux usages de dialogue ?", quatre intervenants sont venus nous raconter le fonctionnement de leur structure ou collectif de travail : Anne-Laure Desgrix de la coopérative d’activités Oxalis,  Pierre-Carl Langlais, contributeur et administrateur de Wikipédia, Arthur De Grave, contributeur et rédacteur en chef du OuiShare Magazine, et Thomas Landrain, président du BioLab La Paillasse. Dans le paysage économique actuel, ces quatre entités peuvent être vues comme “atypiques” du fait de leurs processus de prise de décisions, leur management, leur fonctionnement, …  Ils ont en tout cas pour point commun le rejet du modèle économique classique - administratif, hiérarchique, fermé, lucratif, capitalistique … - et de vouloir concrétiser un projet autour de valeurs universelles d’ouverture, d’autonomie ou de partage, … Certains ont même pour objectif de proposer un nouvel modèle de société à la fois contributif, participatif, égalitaire (1 personne, 1 voix), rappelant les idéaux des sociétés utopiques des XIXe/XXe siècles de type phalanstère de Charles Fourier.

Dans ces expériences contemporaines, le numérique a une place importante. C’est d’abord un outil facilitant le travail asynchrone, distribué, à distance. Les outils collaboratifs permettent notamment de suivre l’évolution des projets, mais aussi de prendre des décisions, via différents systèmes de vote (sondage, méthode Condorcet, …), choisis selon l’importance de la question. D’ailleurs, dans le cas spécifique de Wikipédia,  l’infrastructure logicielle mise en place permet d’automatiser l’application des nouvelles normes décidées. Les algorithmes modèlent ainsi certaines formes de travail, les bots sont un formidable gain de temps, un démultiplicateur de la communauté. Toutefois, les rencontres physiques restent des moments importants pour la bonne gestion de la communauté : au-delà des aspects festifs (faire connaissance des nouveaux membres, s’amuser, décompresser), elles permettent de souder l’équipe, élargir la communauté, initier de nouveaux projets, prendre des décisions stratégiques importantes, … 

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Cette dernière thématique, et plus largement la gestion de tels collectifs, deviennent des sujets centraux au fur et à mesure que la communauté grandit. Au point que l’on peut se demander si le nombre n’impose pas des règles, alors même que l’autorégulation est souvent un postulat de départ de ces communautés. L’action des contributeurs bénévoles de Wikipédia (à bien différencier de la Wikimedia Foundation, structure administrative porteuse de l’encyclopédie) repose sur seulement 5 principes fondateurs : Wkipédia est une encyclopédie (1) sous licence libre CC by SA (2), avec une neutralité de point de vue (3), des règles de savoir vivre (pas d’insulte par exemple) (4) et sans autres règles (5) (mais des recommandations tout de même). 

La Paillasse, malgré ses 750m2, sa vingtaine de “labs” thématiques (GhostCityLab, TextiLab, FlyLab, Urban Dirt Lab, PlayfullLab, ...), son développement national et international, réussit encore à garder peu de formalisation administrative et à se contenter de contrat moral. Avant de soutenir un projet, un jugement est seulement porté sur l’autonomie des individus qui le portent et le caractère légal de la recherche.

Toutefois, la question de la rémunération des contributions émerge toujours à un moment ou un autre. Dès lors qu’il y a des subventions à gérer, de l’argent à redistribuer, des aspects administratifs et comptables entrent en jeu. C’est souvent une des premières fonctions de la structure a nécessité un poste de salarié pour s’en occuper : bénévolat, prestation externe, financement participatif sont en effet assez peu compatibles.

Dans ces collectifs atypiques, les membres ont souvent des statuts précaires : entrepreneurs surdiplômés ayant des salaires autour du smic, slashers multipliant les activités rémunérées ou non, contributeurs bénévoles profitant de leur temps libre (période de chômage, retraite, études). La contribution et la rétribution vont donc au-delà de l’argent : plaisir de participer à un projet collaboratif qui a du sens, reconnaissance de la valeur produite. Wikipédia a ainsi créé le bouton “Merci” ou le label “Article de qualité”, qui sont des marqueurs forts de reconnaissance sociale. Le numérique est aussi un moyen pour évaluer les contributions de chacun : OuiShare teste un système de "Value accounting" tel qu’imaginé par Sensorica, pour évaluer ex-post et par les pairs, la contribution de la personne et définir sa rémunération.

Comme il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ces quatre collectifs, voilà quelques verbatim pour finir, sur leur organisation (“chaos semi-organisé”, “la tyrannie de l’absence de structure est un risque”, “chaos créatif”, “poids/contre-poids”, “bêta permanente”), la valeur et le sens du travail (“artisanat intellectuel”, “les gens bossent mieux s’ils ne sont pas payés”, “relocaliser le travail”, “travail gratuit”, …), sur le management (“cooptation”, “transparence”, “autorégulation”, “co-gestion”), … 

Aurialie Jublin

Aurialie Jublin

Des chiffres et des lettres
A propos de moi

Titulaire d’un DESS Franco-russe de Management et après une 1e expérience de 2 ans dans une SSII franco-russe, je rejoins la Fing en août 2007. Responsable administrative et financière de...

Commentaires

  • frederic bise le 23 mars 2015

    De quel Jardin d'Eden de l'utopie originelle est il question dans l'article ? Les nouveaux collectifs de travail sont effectivement une version XXIe siècle des ateliers d'artisans du XVII et XVIII avant que ceux ci ne subissent à la Révolution les foudres de la loi le Chapelier et l'émergence au XIXe des premières usines créées par la gente bourgeoise. Il s'ensuivit d'innombrables expériences communautaires et coopératives pour pallier aux souffrances des nouvelles organisations du travail induites par la révolution industrielle. Nous arriverons sans doute bientôt à cette étape avec les outils numériques et leurs impacts sur l'organisation du travail à distance ou en mobilité, en lien avec les problématiques contemporaines comme la vie personnelle, la reconnaissance, la rétribution de la valeur créée, la recherche de sens, la participation au Bien Commun, les données accessibles....

    Je me réjouis de l'émerveillement produit par la redécouverte de la coopération entre les individus au coeur des organisations et de la société, celle-ci connait des évolutions, mais son apprentissage est rarement questionné et sa logique souvent baclée sur l'autel du management participatif made in USA. Or il est à la base du réveil de nos capacités collectives pour répondre aux enjeux socio-économiques, environnementaux, politiques et culturels.

  • Aurialie Jublin le 23 mars 2015

    L'expression "sortir du jardin d'Eden" a été utilisée par un des intervenants quand il a été question de mettre en place une rémunération juste et équitable dans la structure et sortir de la logique de bénévolat. Et en écoutant ces intervenants parler de leur organisation, nous avons été étonnés par le fait que ces modèles d'activité innovants, s'inspirant largement des idéaux des anciennes coopérations (qui ne sont pas nouveaux, comme vous le rappelez), perduraient économiquement grâce aux institutions du modèle actuel (chômage, bourse, multi-activité, ...). Par ailleurs, il y avait toujours un moment, quand la structure grossit, où il faut prendre des décisions, faire des choix, ... quitte, là aussi, à prendre appui sur le modèle actuel, considéré comme "l'ancien modèle".  

  • Xavier de Mazenod le 27 mars 2015

    Frédéric c'est un point de vue légèrement binaire et idéalisé ;-) Tu perds de vue tous les aspects négatifs des jurandes et autres corporations (sclérose, rigidité, élitisme, monopole,...). Mais c'est un autre débat que je continuerai volontiers en direct ou par mail.

    Bien-sûr que le travail est toujours collectif mais la question est avec : quelle autonomie pour ceux qui l'exercent. Voici une vidéo du Monde qui illustre bien ces attentes contradictoires : http://goo.gl/QkRTEI

    Les expériences citées dans cet article sont intéressantes car elles cherchent à réinventer un modèle de "travail collectif" sans la contrainte traditionnelle. Le groupe + la liberté.


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