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Logo ALterEcoPlusAvec l'aimable autorisation d'AlterEcoPlus, nous reproduisons ici la chronique mensuelle de Daniel Kaplan, "Désordinateurs". Cet article constitue la quatrième livraison, datée de février 2015.

 

 

Bruxelles, 3 février. La Commission européenne réunit quelque 150 participants pour discuter de la place des sciences sociales et de la « recherche et l'innovation responsables » dans les projets de recherche-innovation qu'elle finance, en particulier autour du numérique. L'exercice, entièrement anglophone bien sûr, marie plusieurs ingrédients typiques de la buro-démocratie bruxelloise : absence de hiérarchies formelles, frugalité un poil démonstrative, réelle ouverture des fonctionnaires pondérée par leur conscience du long, long chemin qu'une idée devra emprunter afin, une fois essorée, arasée, négociée, arbitrée, de devenir une décision. Difficile, donc, de savoir ce que produiront nos échanges, mais on a beau garder du recul, il est plutôt plaisant de se croiser venus de quelques dizaines de pays pour chercher ensemble des chemins.

Pourquoi n'avons-nous pas plutôt travaillé en ligne ? Réponse spontanée : parce que l'élaboration en ligne de positions sur des sujets de cette complexité fonctionne difficilement, qu'elle tend à polariser les positions tout en attirant comme des mouches ceux pour lesquelles une seule idée compte, la leur. Doute collatéral : si je multiplie 150 participants par une, voire deux journées en incluant le déplacement de ceux qui viennent de loin, y aurait-il eu moyen de faire mieux de cette année-homme ? Une belle question de recherche.

Les sciences sociales sont-elles naturellement "responsables" ?

Un long effort, cette intégration des sciences humaines dans les projets de recherche-développement. Certains y œuvrent depuis 15 ans et elle reste difficile, voire illégitime pour beaucoup : un simple supplément d'âme ? Une prostitution des chercheurs chargés de rendre « acceptables » des innovations que personne ne demande ? Un surplomb critique confortable qui n'aide pas les innovateurs, voire qui les ralentit sans raison ?

La Commission nous fournit involontairement la clé du problème en faisant cette hypothèse forte, selon laquelle les sciences humaines auraient une affinité naturelle avec la « recherche et l'innovation responsables ». Mais pourquoi ? Pour quelle proportion des spécialistes des « sciences humaines » Pierre Bourdieu, Milton Friedman, Michel Foucault ou Ivan Illich étaient-ils « responsables » ? Ainsi, la sociologie, l'économie, la psychologie et autres disciplines réunies dans ce panier hétéroclite se voient-elles imposer le poids impossible de cette « responsabilité » et assigner la fonction de l'imposer aux sciences dures et aux techniques qui, toutes à leurs équations, ne s'en préoccuperaient guère.

Une innovation à base de sciences sociales

Or il se passe quelque chose de très troublant dans le monde de l'innovation. Dans l'ouvrage Innovation nouvelle génération que nous venons de produire avec Bpifrance, nous montrons que beaucoup des innovations déterminantes de notre époque – par exemple les réseaux sociaux, le covoiturage, le low cost ou l'open source – ne trouvent pas leur source dans une percée technologique, mais dans des formes sociales ou des « modèles d'affaires ».

Pour distinguer ces innovations radicales des classiques « innovations de rupture » à haute intensité technologique, le chercheur américain Clayton Christensen a même forgé un terme qui connaît une intéressante fortune franglaise : « disruption » (dont la traduction littérale est « perturbation », mais il s'agit ici d'une perturbation radicale après laquelle on ne retourne pas à l'état initial). L'innovation « disruptive » n'a pas lieu tout en haut de la courbe technologique mais un peu plus bas, là où les acteurs établis cherchent à rentabiliser leurs investissements passés pour financer la prochaine génération technologique. Elle provient de nouveaux entrants qui occupent l'espace laissé béant avec des propositions moins sophistiquées, mais infiniment plus accessibles, plus attentives aux besoins, plus évolutives.

Bref, des innovations « humaines », comme les sciences du même nom et issues d'une pensée économique, sociologique, psychologique, voire philosophique (ce qui ne les rend pas nécessairement « responsables »). Ainsi, alors que nos systèmes de soutien à l'innovation ne considéraient que l'innovation à haute teneur technologique, dans le vrai monde, les sciences humaines formeraient la principale source de l'innovation !

Un défi aux principes des sciences sociales

En retour, l'innovation d'aujourd'hui « disrupte » les sciences humaines. Comment rester en position d'observation quand les cycles de développement d'une start-up se comptent en semaines et quand, au lieu d'un échantillon patiemment construit, celle-ci se confronte directement au marché ? Que faire quand la moindre activité humaine produit des millions de mesures et autres traces, supports possibles de la recherche mais aussi défis lancés aux méthodes, aux interprétations voire aux principes mêmes des sciences sociales ?

Des sciences disruptées disruptent l'innovation qui disrupte tous les secteurs d'activité. Il serait temps d'établir entre la « responsabilité » et les sciences humaines et sociales le même type de relation dialectique qu'elle entretient, ou devrait entretenir, avec les sciences dures et les techniques. L'irresponsabilité assumée deviendrait un des signes de la maturité et de la reconnaissance de ces disciplines. Disruptif, non ?

Daniel Kaplan

Daniel Kaplan

Délégué général de la Fing
A propos de moi

Je suis le cofondateur et le délégué général de la Fondation pour l'Internet Nouvelle Génération (FING), un projet collectif et ouvert qui se consacre à repérer, stimuler et valoriser l'innovation...


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