ShaREvolution

ShaREvolution

En 2014, la Fing et Ouishare s’unissent dans un projet-de R&D collective aux frontières de l’économie du partage-et de la consommation collaborative : ShaREvolution.


Ce que la consommation collaborative fait aux territoires... Eclairage de terrain, éclairage de la recherche.

Dans le cadre de l’expédition ShaREvolution, en avril 2014, nous avons demandé à différents chercheurs et acteurs de terrain de nous apporter des éclairages autour de la consommation collaborative, venant de leurs travaux ou leur expérience. Comment la consommation collaborative transforme-t-elle les territoires et la manière dont les acteurs publics territoriaux les appréhendent ? 

Le positionnement de la Région Nord-Pas de Calais face aux transformations des modèles

Entre les 2 modèles de valeur (voir l'intervention de Laurent Gille), le cœur de la Région Nord-Pas de Calais balance, ne sachant pas tout à fait comment se positionner, explique d'emblée Ludivine Dufour (chargée de mission prospective et planification régionale à la Région). Le Conseil Régional est chef de file en matière de développement économique, privilégiant pour l’instant une approche de la consommation assez peu collaborative et assez a-territoriale, les emplois en étant un vrai sujet. Un autre volet de son action est plus qualitatif, avec des sujets plus territorialisés, tel celui des services à la personne, qui s’adressent à l’ensemble de la population du territoire, mais aussi spécifiquement à des populations fragiles, en difficulté.

Ces deux grands volets recouvrent les principales attentes de la Région envers la consommation, et donc la consommation collaborative, selon deux approches assez différentes, que la Région a essayé de concilier via le soutien aux filières professionnelles, et l’aide à la structuration de structures et infrastructures, le tout en distinguant le centre et la périphérie. D’ailleurs, dans le cas de la consommation collaborative, qui transforme le territoire et les notions de centre et de périphérie, l’approche pourrait être différente, explique Ludivine Dufour.

La Région a entamé depuis des années la transformation de son approche territoriale (initialement focalisée sur les oppositions périphérie/centre, ce dernier étant le lieu de concentration des infrastructures, les périphéries étant dotées de services permettant d'y arriver), passant à une approche de transition écologique et sociale, rappelle Ludivine Dufour, avec des objectifs beaucoup plus larges : sociaux, de solidarité, d’environnement, d’énergie…

Comment la consommation collaborative transforme-t-elle le territoire ?

Sans avoir aujourd’hui toutes les réponses à cette question, la Région investigue plusieurs pistes, identifie plusieurs opportunités pour le territoire dans la consommation collaborative. Premier aspect, la question de la gouvernance locale est essentielle : la Région souhaite aller de plus en plus vers la production de biens communs, décidés par les communautés, avec des citoyens consommateurs-producteurs. La consommation collaborative est sans doute une piste pour y arriver, par sa capacité à redonner des capacités d’action aux habitants du territoire, en leur permettant de s’émanciper.

La consommation collaborative revoit également le rapport centre-périphérie, en renforçant les proximités et en abolissant les distances. Cela va être facteur de nouvelles hétérogénéités entre des quartiers investis par les communautés de la consommation collaborative et d’autres qui sont désertés ou encore investis par des formes de consommation plus traditionnelles ; mais c’est aussi une opportunité d’introduction de nouveaux services dans des quartiers qui en étaient jusqu’alors dépourvus, en proposant de nouveaux systèmes de mobilité ou de propriété correspondant peut-être plus aux populations locales.

C’est aussi une opportunité pour la création de communautés et de solidarités, nous dit Ludivine Dufour ; avec des communautés non marchandes, qui pourraient réduire les inégalités d’accès aux services, en privilégiant de nouveaux modèles de consommation moins discriminants, quelque soit le pouvoir d’achat des habitants et selon un modèle moins consumériste. Et puis ce nouveau mode de consommation représente des opportunités de développement autour de l’économie de la fonctionnalité et de l’économie circulaire, qui sont pour la Région de nouvelles opportunités économiques.

 

Mais ces pistes intéressantes ne doivent pas masquer les incertitudes et les questions encore en suspens, que se pose l’acteur Régional : comment ces évolutions réinterrogent-elle aujourd’hui son rôle? Comment appréhender ces nouvelles pratiques ? Comment parler à ces nouveaux acteurs ? La consommation collaborative ne constitue-t-elle pas une nouvelle forme de monétisation des solidarités ? Contribue-t-elle à la création ou à la destruction d’emplois ? Certaines mairies, certains territoires sont aujourd’hui dans une situation de précarité, et pourraient l’être plus demain, n’ayant pas accès aux ressources de la consommation collaborative ; comment faire en sorte, que cela ne creuse pas des inégalités entre les territoires ?

La Région doit faire des choix peu évidents entre les modèles qu’elle soutient et accompagne ; à la question de la désirabilité d’une transition intégrale vers ces nouveaux modèles, un des premiers éléments de réponse pourrait plutôt être pour la Région de réfléchir à la complémentarité des modèles.

 

La ville « écosystème » et la consommation collaborative

Luc Gwiazdzinski (Enseignant-chercheur, Géographe à l'Université Joseph-Fourrier de Grenoble) propose de réfléchir à la transformation de la ville considérée comme un écosystème, un univers des possibles. Il rappelle qu'historiquement, les villes sont des lieux de maximisation de liens et d’interaction mais aussi de séparation ; elles sont aujourd’hui une forme très majoritaire du vivre ensemble.

La consommation collaborative entre en résonnance avec d’autres figures urbaines, dont celle de la ville post-moderne, qui redonne une place à l’amateur, à l’expérimentation, au vernaculaire (bricolage, DIY…), à l’innovation ouverte et à l’hybridation, explique le géographe. Elle oblige à penser de nouvelles synchronisations.

Pour Luc Gwiazdzinski, penser la collaboration présente de vraies difficultés. Depuis des années, des systèmes complexes de partage existent, notamment dans les villages (l’eau, l’irrigation, le four à pain), dont certains pratiquent aujourd’hui des expérimentations intéressantes (cafés de partage de savoirs, etc.). Le numérique permet une accélération des échanges, mais l’appareillement se fait aussi et surtout par le bouche à oreille, la place publique, le café… Du lien social dépend aussi la survie de l’équilibre du village et la confiance. Dans les formes de partage, l’attractivité du service dépend aussi de la surface conviviale qu’on lui donne, de l’interface… C'est aussi le cas dans les formes numériques : « appartenir » à une plateforme est valorisé, et valorisant pour l’individu comme pour la communauté.

Quand les formes de partage transforment les systèmes urbains

Luc Gwiazdzinski propose une décomposition systémique de la ville : quelles conséquences du mouvement et de ces transformations ? Comment la ville « écosystème » évolue-t-elle, avec et par ces formes de partage ? De fait, de nouveaux agencements, de nouvelles configurations sociales et sociétales, multitâches voient le jour : 

  • Le système de localisation se transforme : penser des espaces de partage à différentes échelle devient nécessaire, de l’aire de covoiturage (soit sauvage, soit organisée) aux jardins partagés. Les ateliers de réparation (Un petit vélo dans la tête à Grenoble), les tiers lieux à l’échelle des quartiers, comme les espaces collectifs de partage (laveries, etc.) en sont quelques figures. Aujourd’hui, les chargés de programmation urbaine sont même confrontés à des demandes de partage de choses que l’on avait re-privatisé, localisé chez soi ; les espaces regagnent également en polyvalence.
  • Le système de déplacement évolue également ; des hubs de partage, des magasins de proximité, des centres de redistribution émergent. Les dispositifs de partage essaiment, jusqu’à l’exemple des systèmes de tickets de transport partagés en Italie.
  • Le système de gouvernance est réinterrogé par ces formes collaboratives ; les acteurs urbains sont obligés de créer des espaces de participation, alors que d’autres acteurs se positionnent hors des institutions. Qui pilote ces collectifs, du public, du privé, du public-privé ? Quels risques l’arrivée de plateformes extérieures fait-elle courir à l’autonomie des territoires ? Se dirige-t-on vers une obligation de passer par des tiers ?
  • Le système des temporalités bien sûr, voit éclater les temporalités urbaines, la ville – et les communautés – se vivant de plus en plus à la carte.
  • Le système de représentation du collaboratif  évolue ; celui-ci passe par un vocabulaire, un ensemble de représentations et de valeurs partagés, qui s’incarne dans de nouvelles scènes, des tiers lieux, une nouvelle esthétique et de nouvelles figures du partage.

Ces transformations portées par les formes collaboratives amènent sans doute au moins trois promesses nouvelles, conclut Luc Gwiazdzinski  : le lien social pourra se faire hors de la ville, une forme du village, lieu du partage, "renouvelée" dans le réseau, et la figure de la ville malléable , qui s’adapte dans ses temps et ses espaces en fonction des usages.

 

On aurait tort de croire que les territoires ne sont (et ne seront) pas impactés par les nouvelles formes de partage présentes dans la consommation collaborative, qu'il s'agisse de grandes plateformes ou de formes plus territorialisées. L'évolution des pratiques fait évoluer le rapport à la ville et aux acteurs publics... de telle façon que cela les interroge, sans qu'ils ne sachent très bien aujourd'hui dans quelle direction aller.

Ces interrogations nous donneront du grain à moudre, dans la démarche prospective que nous engageons dans les jours qui viennent dans ShaREvolution. Plusieurs "scénarios extrêmes" déjà imaginés (et bientôt publiés) prennent appui sur les territoires, en interrogeant le positionnement de l'acteur public, les leviers qu'il peut activer, les opportunités et les défis qui peuvent émerger si demain, la consommation collaborative est un mouvement qui prend de l'ampleur.

Marine Albarede

Marine Albarede

Chef de projet à la Fing - En quelques mots, ville "allégée", innovation numérique et urbaine, habita(n)ts connectés, data, données personnelles...

Vous devez vous identifier pour ajouter un commentaire.
Veuillez vous identifier, ou créer un compte.

Conception & réalisation : Facyla ~ Items International

Plateforme construite avec le framework opensource Elgg 1.8

Feedback

Vous avez une remarque à faire, de nouvelles idées à proposer ou un bug à signaler ? Nous serions ravis d'avoir votre retour.
Humeur :  

A propos de :  

 

» Afficher les précédents feedbacks