ShaREvolution

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En 2014, la Fing et Ouishare s’unissent dans un projet-de R&D collective aux frontières de l’économie du partage-et de la consommation collaborative : ShaREvolution.


Qu’est-ce qu’une communauté ? Eclairages de la recherche

Dans le cadre de l’expédition ShaREvolution, en avril 2014, nous avons demandé à différents chercheurs de nous présenter leurs travaux de recherche faisant écho à la consommation collaborative et aux questions qu’elle pose. Cet article présente la réflexion de chercheurs sur le thème des communautés. Quel véritable pouvoir ont-elles ? S’apparentent-elles à des formes d’émancipation, de mise en capacité ? Quels appareillements nécessitent-elles pour les individus ?

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Nicolas Auray, sociologue à Telecom Paristech, s’intéresse aux questions de partage de la connaissance par les communautés, telle que Wikipédia. Il distingue trois dimensions, trois fonctions :

  • la démocratisation de la production de connaissances ;
  • l’appropriation des savoirs ;
  • l’émancipation.

Ces 3 dimensions ne sont pas forcément liées ; il peut y avoir production distribuée de connaissances, mais pas forcément appropriation collective des savoirs. L’accès démocratique aux savoirs ne suppose pas non plus émancipation.

Nicolas Auray, dans son intervention, nous livre son analyse sur le partage des connaissances et sur l’émancipation.

 

Comment la démocratisation et l'empowerment interrogent la formation des communautés de l'économie collaborative

La démocratisation se traduit par la présence d’amateurs et de non-spécialistes d’une discipline, par exemple dans la science. La collaboration entre professionnels et amateurs scientifiques ont abouti à des transformations politiques, modifiant parfois l’agenda de la recherche.

Il existe toute une littérature qui traite de la structure du dialogue entre personnes ayant des positions différentes, plus ou moins expertes ou “amateurs”, n’ayant pas les mêmes contraintes dans la discussion. Ces travaux ont mis en évidence l’intérêt de s’appuyer sur des savoirs vernaculaires, ancrés localement, pour percuter avec des savoirs experts : le sociologue américain Phil Brown, évoque dès les années 1980 une “épidémiologie populaire”, processus par lequel des citoyens collectent eux-mêmes des données et mobilisent des connaissances scientifiques pour comprendre la distribution et les causes d’une maladie, par exemple dans le cas des riverains d’un site toxique. De cette démocratisation de la connaissance (1) a émergé un nouveau modèle communautaire hybride, intermédiaire entre le marché et le don : le modèle de la contribution, qui s’appuie sur certaines des caractéristiques du don (non-rémunération, principe de générosité généralisé, refus de la bureaucratie, mais aussi la réduction de l‘individu à un groupe de partage - cf Alcooliques anonymes) mais repose aussi sur certaines caractéristiques proches du modèle de l’entreprise : par exemple, une vraie importance est données aux normes d’excellence dans la fabrication des produits.

Au-delà de la démocratisation des savoirs via les communautés, se trouve un ensemble de travaux sur l’empowerment (la distribution de capacités) au sein des communautés, notamment l’Ecole de sociologie de Louvain avec Fabrice Cantelli. Internet est décrit comme outil d’empowerment des usagers, pour plusieurs raisons :

  • Internet permet une habilitation cognitive (une expertise qui permet de nourrir une discussion),
  • Internet amène de nouvelles capacités de prise de décision
  • Internet permet l’inclusion sociale des individus (le « scaffolding », inclure socialement quelqu’un qui a un savoir proche du sien).

Reste que cette capacitation est toujours à l’origine d’une tension dans son rapport aux pouvoirs publics, qui la récupèrent souvent(3)… Ces notions d’« empowerment » et de démocratisation datent d’avant le numérique, en particulier avec des exemples d’émancipation de femmes pauvres en Inde ou dans d’autres pays ; le Consciousness raising, mouvement radical américain en réaction à la politique libérale de la ville dans les années 70 avec l’émancipation des femmes noires (« Black empowerment », Barbara Solomon).

Pour Nicolas Auray, le survol de la question de la démocratisation et de l'empowerment des communautés permet de questionner la consommation collaborative, sur deux aspects a minima :

  • Les communautés de la consommation collaborative, qui sont des communautés numériques, se rapprochent-elles des communautés en ligne ? S’agit-il de vraies communautés et sociabilités, ou sont-elles des communautés beaucoup plus utilitaires ?
  • Y a-t-il réellement une dimension émancipatrice dans la consommation collaborative ? Est-on en présence de dispositifs qui favorisent réellement un pair à pair très fort, ou reste-t-on dans un Business as Usual ?

 

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Que fait le numérique aux communautés ?

Nicolas Jullien, économiste et enseignant-chercheur au département Logique des usages et sciences sociales et sciences de l’information (Lussi) à Telecom Bretagne et membre du Gis M@rsouin, s’intéresse également aux communautés de production de connaissance, notamment au parcours des personnes qui s’impliquent dans les communautés, et à la façon dont les individus se découvrent des talents, des compétences, de nouvelles motivations quand ils interagissent avec ces communautés (il a notamment travaillé sur les communautés du logiciel libre et de Wikipédia).

Là encore, il existe différents types d’approches autour de ces sujets, autour de la notion de plateformes (autour de grandes théories économiques) comme autour de la notion d’appareillement (ce sont des communautés appareillées, qui sont là pour produire).

Les communautés existaient avant le numérique, on peut donc s’interroger sur ce que celui-ci change, fait mieux, moins bien… Deux formes de communautés se sont beaucoup développées depuis les années 1980, et surtout à partir des années 1990 avec internet :

  • Des communautés de production de connaissance, qui ont un but productif. Tout le monde peut participer, mais les gens sont sélectionnés en fonction de leur connaissance, de ce qu’ils sont capables d’apporter, etc. Ces communautés épistémiques donnent une valeur aux personnes, s’il y a production à la fin, à l'image de Wikipédia.
  • Des communautés de pratiques, où les gens sont là pour échanger sur ce qu’ils font, la manière dont ils le font. Dans ce cas, chacun va apporter un bout de connaissance, on assiste à une co-construction de pratiques collectives, qui va formaliser les communautés. Il y a production mais aussi mise à niveau des personnes qui participent à l'image des communautés de malades comme Patients Like Me.


L’accès à ces communautés est facile, mais dans les faits, seulement une minorité seulement contribue ; ce sont donc des communautés très asymétriques, où les contributeurs ont un capital culturel très important. Néanmoins, les contributeurs et utilisateurs sont mélangés : on va investir sur la communauté car on aura un retour sur investissement intéressant. Au fur et à mesure de la participation à la communauté, d’autres rémunérations, d’autres intérêts verront le jour : de nouvelles sociabilités, des compétences acquises qui pourront être valorisées dans le marché du travail où ailleurs, etc.


Quel lien ces connaissances sur le fonctionnement des communautés peuvent-elles apporter aux communautés de la consommation collaborative ?

L’exemple des communautés de connaissances montre qu'elles ont tendance à favoriser la spécialisation des participants. Appliquée aux plateformes d'offres de services, comme celles d'hébergement, est-ce à dire que nous allons-nous vers des plateformes duales, avec d’un côté les utilisateurs et de l’autre les offreurs ? Ou est-ce que le local, le territoire va jouer un rôle, et que les demandeurs pourront se mêler aux offreurs ?

Des questions se posent aussi en termes d’appareillement : les plateformes de la consommation collaborative ne sont peut-être pas si éloignées que cela des grosses plateformes du type Google, même si on n’est plus dans une économie de l’audience, explique Nicolas Jullien. Ce sont toujours des plateformes bifaces, qui mettent en relation 2 types de populations ; ainsi, sont-elles vraiment meilleures pour appareiller les personnes avec des demandes de services ?

 

La consommation collaborative : utilitariste ?

Quelles conséquences pour la consommation collaborative ?
Nous avons l’habitude de trouver des réponses rapides aux problèmes, la recherche a un coût : même dans la consommation collaborative, on aura probablement un phénomène classique, où les choses les plus cotées vont être les plus désirées, et les autres seront éliminées (phénomène de longue traîne). Le risque est, comme avec les autres plateformes, d’avoir un renforcement de la concentration, une attraction vers des services qui iront au « top » , et ne répartiront pas vers la population l’ensemble des services.

Il est probable que l’on assiste à une amélioration des échanges entre les individus, une diminution du coût d’utilisation de nombreux services, mais il n’est pas certain que du côté des individus, en termes d’émancipation et d’appareillage, cela outille réellement des choses, et cela redonne véritablement du "pouvoir d'agir".

D’autres questions restent encore à explorer autour de ces sujets : qu’est-ce que ces formes de communautés produisent vraiment sur la société ? Et quelles sont / seront leurs interactions avec des choses (dont d’autres communautés) pré-numériques ?

Ce que nous disent ces chercheurs, en réinterrogeant les communautés dans la consommation collaborative, c’est au moins deux choses. D’une part, il n’est pas sûr que la prégnance de ces communautés change la façon de consommer. D’autre part, il n’est pas non plus certain que cela soit vraiment des communautés de lien, mais peut-être plus des communautés utilitaires.

Ces enseignements sont précieux pour notre réflexion sur l’évolution de la consommation collaborative ; ils nous indiquent qu’à rebours d’une vision idéalisée de la consommation collaborative, dont l’imaginaire autour du lien social est extrêmement fort, et qui aurait de véritables capacités transformatrices, il convient d’être prudent, si l’on souhaite que ces deux aspects ne soient pas uniquement des éléments de discours, et si l’on souhaite sortir du “business as usual”, dont l'économie du partage pourrait n’être (si nous ne prenons pas garde) qu'une forme nouvelle, qu'une évolution.

 

Véronique Routin & Marine Albarede

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(1) voir aussi les ouvrages du Centre de sociologie de l'innovation de l'Ecole des Mines (CSI), notamment Agir dans un monde incertain (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001)

(2) Voir l’ouvrage de Marie-Hélène Bacqué, L’empowerment, une pratique émancipatrice, qui retrace l’histoire des multiples variantes de l’empowerment, http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-L_empowerment__une_pratique_emancipatrice-9782707167330.html

Marine Albarede

Marine Albarede

Chef de projet à la Fing - En quelques mots, ville "allégée", innovation numérique et urbaine, habita(n)ts connectés, data, données personnelles...

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