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Repenser la place de l'individu au travail dans une société numérique


Le temps, marqueur intemporel de la lutte des classes et des genres ?

Le colloque co-organisé par la DIRECCTE IDF, la DGT et la FING le 12 mars dernier proposait un tour d’horizon des transformations du travail liées au numérique, constitué d’interventions de professionnels et d’experts ponctués de tables rondes. Le débat s’ouvrait sur les risques et les opportunités que ces évolutions impliquées pour les conditions de travail de demain. Vous trouverez le compte-rendu de ces échanges sous la forme de 4 articles – libres - analysant les propos des intervenants et les réactions-questions du public. Le premier compte-rendu a été publié hier, voici le deuxième sur la thématique "La stabilisation des frontières du temps et des lieux de travail est elle envisageable ?", dont les intervenants étaient : 

  • Anca Boboc, Orange Labs

  • Monique Boutrand, Secrétaire nationale CFDT cadres

  • Patricia Maladry, chef du service de l'inspection médicale du travail

  • Patrick Storhaye, Président de Flexity SAS

 

"La stabilisation des frontières du temps et des lieux de travail est-elle envisageable ? ", telle était la question posée à la 2e table ronde de la matinée. L’usage observé chez les individus au travail de plusieurs comptes mails (perso/pro), de plusieurs téléphones portables, de répertoire différencié entre contacts pro et contacts perso, semble traduire la volonté explicite de séparer les sphères privées et professionnelles. Pourtant les interventions ont montré une grande disparité des profils dans la façon de gérer les temps de la journée. Ce clivage n’est pas sans rappeler celui qui existe entre les travailleurs et le patronat depuis l’instauration du travail moderne, caractérisé notamment par la mise en place de l’horloge sur le lieu de travail (le temps étant indiqué par le soleil ou les marées avant le XVIIIe siècle), l’abandon du travail à domicile, la spécialisation des taches, …

 

Anca Boboc, sociologue du travail chez Orange Labs explique en effet que la manière dont les travailleurs appréhendent la gestion de leurs temps professionnel et personnel s’explique par différents facteurs : âge, profession, sexe, organisation du travail, temps de transport, structure familiale, niveau d’équipement… Ainsi, selon les enquêtes qu’elle a menées, le portrait type du télétravailleur, est le suivant : homme entre 30 et 49 ans, cadre dans une grande entreprise (+ de 1.000 salariés) du secteur des télécoms, vivant dans une grande agglomération. Mais paradoxalement, le débordement de la vie professionnelle dans la sphère privée (comme par exemple, regarder ses mails professionnels le dimanche soir) est plus important chez les femmes managers encadrant, précise Monique Boutrand, secrétaire nationale de la CFDT Cadres. Les femmes passeraient une grande partie de la journée à gérer les autres et termineraient alors leur “vrai” travail le soir. Cette situation n’est pas nouvelle, comme nous l’a rappelé Anca Boboc : depuis des siècles, les femmes sont en effet des “amortisseurs temporels” dans la société, selon une expression de Dominique Méda, dans le sens où ce sont elles qui gèrent la logistique du quotidien et font face aux urgences.

 Participants de la 2e table ronde

 

Toutefois, il est important de rappeler que pour certains, la porosité des temps professionnel et personnel est vraiment très satisfaisante car elle permet de gérer leur journée et leur semaine comme bon leur semble. Le cadre voit ainsi cette autonomie comme un marqueur de reconnaissance lié à son statut. Par ailleurs, Monique Boutrand souligne qu’il faut bien voir que la notion de temps de travail dans le contrat d’un cadre n’a plus vraiment de sens puisqu’il ne fait pas 35h/semaine, que de nombreuses heures de travail ont lieu hors du cadre de l’entreprise. Par contre, il serait important de penser et de mettre en avant la notion de repos. Ce que confirme Patricia Maladry, chef du service de l'inspection médicale du travail, en précisant que toutes les enquêtes menées par ses services confirment la dictature de l’urgence, l’instantanéité, le contrôle, le suivi, … permis par les TIC et ressentis par les travailleurs depuis quelques années. Ainsi, s’il est nécessaire d’avoir 11h de repos quotidien selon la législation européenne, dormir moins de 6h par nuit provoque des troubles vasculaires, cardiaques, … Sans compter que le sommeil est souvent lui-même troublé. Selon Patricia Maladry, sur 1000 personnes, 30% gardent leur téléphone allumé sur leur table de nuit, 60% de ces 30% reçoivent des mails ou des SMS et 40% y répondent (ce qui fait 72 personnes au final).

 

Deux autres constats sur les limites neurobiologiques ont également été faits par Patricia Maladry et Patrick Storhaye, ancien DRH et président de Flexity : les personnes qui feraient plusieurs choses en même temps seraient finalement mauvais en tout car ils mélangeraient les flots d’informations. Quant aux télétravailleurs, certains ont tendance à surinvestir, à faire plus d’heures que leurs collègues en entreprises, par peur du jugement de ces derniers, d’où du surmenage et des troubles cognitifs. Les technologies ne sont donc pas les déterminants de ces dérives, mais des révélateurs, notamment des dysfonctionnements communicationnels et relationnels de l’entreprise.

 

Finalement comme le dit Patrick Strohaye tout est une question de limites : les limites que l’on doit s’imposer, les limites que notre corps nous impose. Il souligne que la notion de plaisir est également à prendre en compte : on rappelle souvent que le mot travail vient du latin “tripalium” (“torture”), ne devrait-on pas voir le travail comme l’“opus” (“œuvre”) ? S’il n’y a pas de projet derrière ce que l’on fait, s’il n’y a pas de sens, alors le travail est souffrance. L’équilibre entre vie privée et vie professionnelle est en fait une question d’équilibre et d’harmonie entre ce que l’on fait et ce que l’on est. Mens sana in opere sano  (un esprit sain dans un travail sain).

 

 

Aurialie Jublin

Aurialie Jublin

Des chiffres et des lettres
A propos de moi

Titulaire d’un DESS Franco-russe de Management et après une 1e expérience de 2 ans dans une SSII franco-russe, je rejoins la Fing en août 2007. Responsable administrative et financière de...


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