Blog de Jean-Michel Cornu

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    Version du mercredi 7 septembre 2011

    Points importants :

    Un ensemble de questions sont nécessaires à traiter pour qu’une monnaie complémentaire puisse remplir son rôle :

    • Que veut-on favoriser (économie locale, lien social, confiance dans un groupe, comportement…)

    • Sur quelle valeur porte-elle (biens marchands et services professionnels, biens non marchands et services non professionnels, comportement positif…)

    • Etc.

     

    Grâce à l’internet et aux applications sur téléphone mobile, il devient plus simple et moins honéreux de créer une monnaie spécifique, à condition de respecter certaines règles. Voici quelques questions qui s’inspirent des conseils de Bernard Lietaer1 et des travaux préparatoires de l’expédition de la Fing sur l’innovation monétaire2.

     

    1. Une monnaie complémentaire pour quoi faire ?

    2. Quelle gouvernance mettre en place ?

    3. Quelle(s) valeur(s) évalue ou mesure la monnaie ?

    4. Quelle taille critique ?

    5. Comment gérer la masse monétaire ?

    6. Convertibilité et taxation

    7. Gérer la spéculation et la thésaurisation

    8. Choisir le support de paiement

    9. Choisir le moment approprié pour lancer la monnaies

    10. Ne pas négliger l’animation du système / de la communauté

     

     

    1. Une monnaie complémentaire pour quoi faire ?

    Si une monnaie complémentaire est une monnaie qui se restreint à un domaine particulier, il est possible de favoriser ce domaine particulier : d’y faciliter l’échange, d’en permettre de rendre visible des éléments de valeur, voire de favoriser l’investissement (voir la piste d’innovation n°2 “articuler indicateurs et monnaies pour investir tout en rendant difficile la spéculation). Qu’il s’agisse d’un projet porté par un territoire, une association, une entreprise ou une communauté, il convient donc de savoir à quoi doit servir cette monnaie ?

    • Quels sont les besoins/carences et les objectifs qui ne sont pas remplis à l’échelle du territoire, de l’entité, de la communauté?

    • Quelles sont les ressources considérées comme sous-employées : les personnes sans emploi, les espaces vides et inoccupés, la nourriture non consommée, les talents inexploités, etc.

     

    Comme à Curitiba, où elle a permis d’améliorer la gestion des déchets tout en améliorant les conditions de vie de nombreux habitants (récompensés par des jetons de bus et des bons pour de la nourriture), “une monnaie complémentaire peut être une manière de construire un pont entre des besoins sans réponse et des ressources inexploitées”3.

     

    La première question à se poser est donc de savoir ce que l’on cherche à favoriser avec la mise en place d’une nouvelle monnaie complémentaire :

    • Favoriser une économie locale ou régionale en orientant les achats vers un territoire particulier (comme le Sol Violette, la Mesure, l’Abeille, le Chiemgauer, le Palmas…). Dans ce cas, de la monnaie conventionnelle est convertie en monnaie locale (avec parfois un avantage de “fidélité” pour l’utilisateur)

    • Compenser le manque de monnaie conventionnelle en ajoutant une deuxième monnaie distincte séparée de la monnaie conventionnelle (comme le WIR suisse, le Red de Trueque Solidario argentin, le Scec italien…)

    • Favoriser le lien social dans une communauté en facilitant les échanges de services (comme les SELs…)

    • Favoriser la réputation dans un groupe pour y développer la confiance (comme le Twollar, Exploracoeur…mais également les étoiles utilisées par ebay, covoiturage.fr…))

    • Favoriser un comportement particulier, qu’il s’agisse de la fidélité des clients (Miles…), d’un comportement respectueux de l’environnement (Curiciba…), de la solidarité envers les ainés (Fureai Kippu…) ou encore de la culture (Narayan Banjar…)

    • Favoriser l’investissement tout en limitant la spéculation (Moniba…)

     

    Lorsque l’objectif de la monnaie est de favoriser un comportement, la contrepartie peut être différente. Elle est souvent perçue comme une récompense. Dans ce cas, il faut également se demander si la récompense est cohérente avec l’objectif pousuivi. Ainsi, le tri des déchets à Curiciba permet d’obtenir des “jetons” pour les transports en commun. Si par contre une monnaie de covoiturage permettait d’obtenir des miles pour des voyages en avion, cela poserait un problème de cohérence avec l’objectif de préservation de l’environnement…

     

    Dans certains cas, les monnaies nationales peuvent très bien servir l’objectif à atteindre. Dans d’autres cas, mettre en place une monnaie peut rentrer en conflit avec les mécanismes de confiance déjà présents dans le groupe. La question qui doit être associée à celle sur l’usage prévu de la monnaie est donc : “faut-il une monnaie complémentaire4, ou en d’autres termes “faut il monétariser” (mettre une monnaie dans les échanges) et si oui “faut il monétiser” (angliscisme : utiliser une monnaie nationale classique).

    2. Quelle gouvernance mettre en place ?

    Il ne s’agit pas de définir les caractéristiques d’une monnaie et d’attendre que des personnes l’utilisent. Au contraire, il est fondamental pour qu’une communauté s’approprie une monnaie, de réfléchir et d’aboutir à une gouvernance acceptée par tous.

     

    C’est donc avec la communauté elle-même ou avec ses représentants que les choix présentés dans la partie suivante doivent être faits. Pour cela la qualité du leadership est fondamentale : les initiateurs de la monnaie doivent faire preuve d’ouverture et de charisme tout en acceptant un contrôle transparent par la communauté.

     

    Il peut être également utile d’impliquer dans le projet et sa gouvernance non seulement les utilisateurs de la monnaie, les commerçants, mais également les collectivités territoriales. Lorsque celles-ci sont parties prenantes tout en conservant l’initiative citoyenne, cela peut donner une légitimité à la monnaie. Il est même possible pour la collectivité, d’accepter une partie du paiement des taxes dans la monnaie complémentaire, celles-ci pouvant être utilisées pour les dépenses locales ou reconverties en monnaie conventionnelle.

    3. Quelle(s) valeur(s) évalue ou mesure la monnaie ?

    La première fonction de la monnaie est de séparer le moment où on donne un bien et un service et le moment où on en reçoit un autre. Cela permet de faciliter les échanges et parfois de permettre l’investissement dans un groupe de personnes. La monnaie a également une fonction d’indicateur de valeur qui permet souvent de “mesurer” la valeur du bien ou service donné ou acquis.

     

    Il est important donc de bien décider ce que l’on mesure ou que l’on évalue :

    • La monnaie peut être indexée sur une monnaie nationale ou un panier de monnaies (qui mesure une valeur d’échange) afin de faciliter soit la convertibilité soit le calcul de la taxation lorsque celle-ci est nécessaire ;

    • Elle peut mesurer une valeur d’échange différente, sans référence à une monnaie nationale (comme c’est le cas dans certains SELs qui servent à développer des échanges non professionnels –de simples échanges de services- entre les membres d’une communauté ;

    • Elle peut être comptée en temps qui, contrairement à la valeur d’échange perçue, a l’avantage de ne pas fluctuer (et donc de représenter un véritable étalon pour faire les comptes). Ce type de monnaie peut cependant exclure les “chrono-pauvres” qui pourraient apporter des services à haute valeur en un temps (un conseil qui prend peu de temps mais peut s’avérer précieux ou bien un acte qui bien que court peut demander un grand savoir-faire…). Dans ce cas, la valeur d’échange est déterminée non pas par l’utilité d’un bien mais par la quantité de travail qu’il incorpore dans sa production (on parle de “valeur travail” en économie)

    • Ou encore comptée en objet (le brésilien dans les universités brésiliennes permet de faciliter les échanges des objets dont on ne se sert plus sur la base de “un objet – un gran”)

    Il est également possible de mesurer d’autres choses que la valeur d’échange, comme par exemple :

    • La valeur d’usage. Mais dans ce cas il faut prendre deux indicateurs différents car la valeur d’usage pour le vendeur n’est pas forcément la même que la valeur d’usage pour l’acheteur.

    • Un comportement que l’on souhaite encourager au sein d’une communauté, comme la participation (qui peut être mesurée en temps ramenant alors à une valeur-temps mais bénéficiant à la collectivité), le covoiturage…

    • Un comportement qui donne confiance pour investir sur la personne (voir la fiche d’innovation n°2 “articuler indicateurs et monnaies pour rendfre difficile la spéculation”)

    • Certains comportements ne peuvent pas être mesurés objectivement mais seulement évalués subjectivement, parfois par l’ensemble de la communauté, comme l’estime par exemple. Dans ce cas la monnaie devrait elle-même être non mesurable (voir la piste 4 “des monnaies non mesurables”) et parfois la contrepartie ne vient pas d’une seule personne mais de tout un groupe (voir la piste d’innovation n°5 “des monnaies non transactionnelles”)

    • D’autres comportements ne peuvent être évalués subjectivement que par la personne elle-même, comme la réalisation de soi

    Aucun indicateur ne permet à lui seul de favoriser toute la diversité des échanges, des usages et des comportements. Ce qui justifie l’intérêt d’une multiplicité de monnaies. Une approche consiste également à multiplier les indicateurs pour une même monnaie (voir la fiche d’innovation n°1 “multiplier les indicateurs”)

     

    Type de valeur

    Exemple

    Type d’évaluation

    Nombre d’évaluation

    bénéficiaire

    Remarque

    Biens et services (marchands ou non)

    Valeur d’échange (utilité perçue par le vendeur et l’acheteur)

    Monnaies nationales

    Monnaies régionales

    Certains SELs

    Subjectif

    simple

    L’acheteur

    Prix précis fixé par la négociation qui permet d’obtenir une valeur mesurée à partir de deux valeurs perçues subjectives

    Valeur travail produite

    Monnaies de temps

    Objectif

    Simple

    L’acheteur

    Étalon constant (le temps)

    Valeur d’usage

     

    Subjectif

    Double

    L’acheteur

    La valeur d’usage est différente pour les 2 parties :

    jeu à somme non nul permettant de créer de la valeur)

    Comportements

    Comportement mesurable

    Monnaies de participation

    Monnaies de fidélisation

    Objectif

    Simple

    Collectif

    ou une organisation

    Souvent par système de récompense

    Comportement évaluable par la communauté

    Monnaies de réputation

    Monnaies d’estime

    Subjectif

    Multiple

    Collectif (ou un seul bénéficiaire)

    Valeur rendue mesurable (réputation, prestige) ou conservant son coté non mesurable (estime)

    Comportement évaluable par le producteur

     

    Subjectif

    Simple

    Collectif (et la personne elle-même)

    Réalisation de soi

     

    4. Quelle taille critique ?

    Une monnaie est un système de résolution de dette au sein d’une communauté. Mais quelle doit être la taille de la communauté ?

     

    On constate souvent que quelque chose à d’autant plus de valeur qu’il est rare (un secret, une matière première) mais si on parle de l’intérêt de mettre en place une monnaie elle-même, alors la valeur est à l’inverse d’autant plus grande que la communauté est grande. Ce type de valeur par le nombre se retrouve dans les réseaux d’objet (téléphone, internet…) ou de personnes (réseaux sociaux, monnaies dans une communauté…). Elle suit la “loi de Metcalfe5” : “L’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs”.

     

    On considère généralement qu’une monnaie commence réellement à fonctionner à partir d’une centaine de personnes l’utilisant. Cela vient sans doute du fait que dans un groupe quelques dizaines de pourcent des personnes au plus vont réagir spontanément. Avec un groupe de cent, au moins une dizaine de personnes commencent à échanger en utilisant la monnaie donnant un attrait suffisant pour que de nouveaux membres de la communauté l’utilisent ou que d’autres personnes rejoignent la communauté.

     

    Il est cependant possible d’utiliser ponctuellement une monnaie avec un petit nombre de personne. Certains SELs fonctionnenent avec 25 ou 30 personnes très actives. Dans l’expérience du Flore, dans le Morvan, l’utilisation de la monnaie ne durait qu’un soir, avec une douzaine de personnes, dans le but de démontrer le fonctionnement d’une monnaie. Dans ce cadre bien précis, l’ensemble des participants ont joué le jeu permettant de générer un nombre d’échanges minimum suffisant. Il faut cependant faire attention à ne pas pérenniser des monnaies sur un trop petit groupe où la confiance dans la monnaie viendrait en remplacement des mécanismes classiques de confiance entre les personnes (qui rentrent dans les capacités cognitives de l’être humain, au moins jusqu’à un groupe de douze personnes).

     

    Dans une monnaie complémentaire dont le but est de favoriser le développement économique local ou régional, on pourrait également se poser la question du nombre minimum de commerces l’utilisant (par exemple 40 commerces pour le SOL violette à Toulouse, 5000 en Belgique pour l’euro-RES). Cependant, à Wissous en région parisienne, un seul magasin pour l’instant accepte le RES (vente de CD et de DVD). Cela n’empêche pas le démarrage de la monnaie, même s’il est bien plus intéressant d’avoir un plus grand nombre de commerces.

    5. Comment gérer la masse monétaire ?

    Un cas fréquent est celui des monnaies complémentaires locales commerciales qui ont pour but d’orienter les achats vers les producteurs et les commerçants d’un territoire donné. Dans ce cas, il n’y a pas de création directe de masse monétaire. La monnaie complémentaire est mise en circulation au fur et à mesure que des personnes convertissent de la monnaie conventionnelle dans cette monnaie locale.

     

    Cependant, dans certains cas, pour donner un avantage aux personnes qui achètent local, on reçoit plus de monnaie complémentaire pour une même somme (par exemple 21 SOL Violette à Toulouse pour 20 € donnés même si dans les commerces 1 € = 1 Sol). Cela revient à proposer une réduction –ici de 5%- pour ceux qui achètent local. Par ailleurs, il y a un dédoublement de la masse monétaire : la monnaie conventionnelle qui est convertie est réutilisée en étant placée en général dans un “fond de garantie” qui peut être placé dans une société financière comme la NEF et permet de financer des projets éthiques, voire la monnaie elle-même. Il faut bien sûr s’assurer que ce fond de garantie est utilisé de façon cohérente avec les valeurs de la monnaie complémentaire.

     

    Les monnaies complémentaires indépendantes des monnaies conventionnelles peuvent disposer de leur propre masse monétaire. Quelle masse monétaire faut-il créer et comment la faire évoluer ?

    • Une première solution consiste à… ne pas créer de masse monétaire. Dans ce cas de figure, appelé “Crédit Mutuel”, la somme de tous les comptes est égal à zéro.

    • Il est également possible de créer une masse monétaire fixe au départ et de ne plus y toucher, mais si le nombre d’utilisateurs augment, la monnaie disponible pour chacun pour faciliter ses échanges diminue.

    • Certaines monnaies voient leur masse monétaire évoluer par la décision d’une autorité légitime (ce qui nécessite une grande transparence pour conserver la confiance des utilisateurs

    • La masse monétaire peut évoluer en fonction d’un mécanisme.

      • C’est le cas des monnaies nationales dont la création monétaire se fait principalement par le mécanisme du prêt par les banques (celles-ci peuvent créer une grande partie de l’argent qu’elles prêtent).

      • C’est également le cas de Bitcoin qui utilise un algorythme sophistiqué pour créer de la monnaie (mais qui favorise les premiers utilisateurs)

      • Certaines monnaies créent une certaine somme pour tout nouvel utilisateur

      • Etc.

     

    La masse monétaire crée peut être donnée à des utilisateurs spécifiques (un nouvel utilisateur, le bénéficiaire d’un prêt…), à la collectivité (qui en le dépensant pour les bien publics, le met en circulation) où à l’aide du Dividende Universel (dans ce cas, chaque membre de la communauté reçoit une part égale de l’argent créé).

    6. Convertibilité et taxation

    Il existe plusieurs solutions pour qu’une monnaie puisse être légale :

    • Soit elle porte sur des échanges de services ponctuels et non professionnels, comme dans la plupart des SELs. Dans ce cas, ces échanges ne sont pas soumis à l’impot et la TVA (par exemple aider une personne à réparer sa voiture lorsque l’on n’est pas garagiste). Une telle monnaie ne doit pas être convertible en monnaie nationale et peut donc disposer d’indicateur de valeur différent des monnaies nationales6.

    • Soit elle porte sur des bien marchands et des services professionnels. Dans ce cas, il est nécessaire de payer des taxes et impots pour financer la collectivité. Pour faciliter cette tâche, les monnaies complémentaires sont comptabilisée à parité ou avec une formule simple avec une monnaie nationale (qu’elles soient convertibles totalement, partiellement comme l’Euro-RES ou non convertible comme le WIR). Il est à noter qu’actuellement le paiement des taxes et impots ne peut se faire que dans les monnaies nationales (voir la piste d’innovation n°9 “légitimier de nouveaux types de monnaies innovantes”)

    • Soit elle porte sur un comportement bénéfique à la communauté et n’a donc pas besoin d’être taxée. Il est même possible dans ce cas, que le développement de ces comportements permettent des économies à la collectivité ou la société qui choisi de les favoriser par une monnaie (voir l’annexe 2 “une monnaie locale çà coute de l’argent ou ça en rapporte ?”)

     

    Dans le cas des échanges marchands et des services professionnels qui entrent dans le cadre de l’économie classique, il peut également se poser la question de la convertibilité ou non de la monnaie dans des monnaies nationales. Même si une pârité ou un taux de change existe, il existe plusieurs cas de figure :

    • La monnaie est non convertible : 1 WIR = 1 Franc suisse par exemple mais les deux monnaies ne sont pas convertible et les deux comptes à la banque sont étanches

    • La monnaie est convertible en entrée : 1 Euro-RES = 1 Euro, il est possible d’acheter des euro-res avec des euros mais pas l’inverse

    • La monnaie est convertible sous certaines conditions : les commerçants qui reçoivent des miles en paiement peuvent les reconvertir en monnaie nationale, mais ce n’est pas le cas des autres utilisateurs qui reçoivent des miles en récompense de leur fidélité

    • La monnaie est convertible dans les monnaies nationales

    Lorsqu’il y a une convertibilité même partielle, il faut alors se poser la question de l’impact de la masse monétaire de la monnaie complémentaire sur la masse monétaire des monnaies nationales. Il existe ainsi une très grande masse monétaire immobilisée sous la forme de miles, Smiles ou chèques déjeuners…

     

    Lors de la crise en égypte, pour éviter l’inflation, les gens ont commencé à utiliser des cartes de téléphone prépayées comme monnaie (le prix de la carte augmentait au même rythme que le reste des biens et services. Le prix d’un bien était ainsi quasi-constant lorsqu’il était compté en “carte téléphonique”). Mais cela a posé un problème car l’augmentation de la production de nouvelles cartes téléphoniques pour faire face à ce nouvel usage augmentait artificiellement la masse monétaire de la livre égyptienne…

    7. Gérer la spéculation et la thésaurisation

    La spéculation consiste à acheter ou vendre en fonction de conjectures sur l’évolution des prix, de titres financiers (placements, créances…), ou d’une monnaie (devises, taux d’intérêt) dans l’objectif d’en tirer un bénéfice grâce à la variation de leur cours, tout en prenant le risque de variation inverse7. Cette pratique augmente les échanges (un même bien, par exemple une matière première, peut être acheté et vendu plusieurs fois pour des raisons financières avant d’être vendu à celui qui l’utilisera ou le transformera) mais amplifie les variations des cours.

     

    La thésaurisation consiste à accumuler de la monnaie lorsque l’on attend un meilleur emploi de la monnaie ou lorsque l’on souhaite spéculer pour anticiper une augmentation du cours d’une monnaie. Mais cettte pratique bloque une partie de la masse monétaire et s’oppose à la rotation de la monnaie diminuant ainsi son impact.

     

    Certaines monnaies cherchent à réduire l’intérêt de la thésaurisation à l’aide d’un taux d’intérêt nul ou même un taux d’intérêt négatif. Laisser dormir de la monnaie lorsque celui-ci perd par exemple un pour cent de sa valeur tous les mois est peu intéressant. Lorsque les cours varient lentement par rapport à la dépréciation de la monnaie, la spéculation perd également de son intérêt. Mais avec un taux d’intérêt négatif, il devient difficile d’investir (acheter puis vendre plus tard lorsque la production du bien ou du service le nécessite) cantonant ainsi la monnaie dans un de ses rôles de résolution de dette : la facilitation de l’échange (vendre puis acheter plus tard).

     

    Si la monnaie complémentaire doit également avoir pour but de faciliter l’investissement (on parle de réserve de valeur), il faut alors prendre en compte l’effet de la spéculation. La piste d’innovation n°2 “articuler les monnaies et les indicateurs pour rendre moins intéressante la spéculation” propose des premières pistes dans ce sens.

    8. Choisir le support de paiement

    Il existe de nombreuses façons d’utiliser une monnaie.

     

    Le plus connu des supports de paiement est le billet. Les systèmes de monnaies utilisés dans les favelas du Brésil, basés sur le “palmas” utilisent du papier monnaie. La “mesure” lancée récemment à Romans8 a même créé, en plus des autres valeurs, un billet de zéro mesure pour faciliter l’appropriation de la monnaie par une approche ludique. La mise en place de billets rend plus concret la nouvelle monnaie, mais nécessite la fabrication de billets dont la difficulté de falsification doit être proportionnel au risque (en particulier pour les monnaies qui sont convertibles en monnaie nationale)

     

    Une autre approche consite à utiliser des serveurs internet comme flowplace, openmonnaie ou OsCurrrency qui permettent de définir une monnaie ; ou bien encore Cyclos qui est dédié aux SELs et Complementary currency qui se présente comme une extension du système de gestion de contenu Drupal. Ces systèmes permettent de payer directement via internet.

     

    Une approche particulièrement intéressante consiste à utiliser un serveur vocal accessible par téléphone. Ainsi, l’acte d’achat et de vente peut se faire n’importe où avec un simple téléphone même non connecté à l’internet (c’est le serveur vocal qui y est connecté). C’est le cas des systèmes Paymobey et Paytap. Dans ce cas, même une personne ne sachant pas lire ou lisant avec difficulté, mais sachant composer un numéro de téléphone, peut utiliser un tel système. Avec 5 milliards de téléphones mobiles en circulation dans le monde, cela représente bien plus que le nombre de personnes ayant un compte bancaire.

    9. Choisir le moment approprié pour lancer la monnaies

    Le choix du moment pour le lancement d’une monnaie complémentaire peut dépendre de facteurs globaux et également de critères propres à la communauté qui doit en bénéficier. Suivant le choix effectué, la mise en place sera facilité ou non.

     

    L’incertitude monétaire et financière qui affecte actuellement l’économie mondiale, l’aggravation du chômage, de la précarité et des inégalités sociales dans une majeure partie de l’Europe, tout comme les crise monétaires argentine ou mexicaines, ont constitué un terrain particulièrement propice au développement de monnaies complémentaires.

     

    Le « bon moment » peut aussi renvoyer à la constitution d’un groupe de personnes qui décident d’agir pour leur communauté.

    10. Ne pas négliger l’animation du système / de la communauté :

    Au-delà des choix “techniques”, la prise en compte de la communauté est fondamentale. Pour permettre aux personnes de s’impliquer durablement dans le projet, il est nécessaire également de développer une animation de la communauté.

     

    La personne ou le groupe qui initie la monnaie doit faire preuve9 :

    1. De vision pour se rendre compte qu’il est possible d’agir en dehors des sentiers battus ;

    2. De capacité à entreprendre, c’est à dire la volonté d’intervenir par rapport à une situation, et d’obtenir un résultat ;

    3. Du charisme , pour convaincre la communauté d’appartenance d’aller dans le même sens :

    Si l’une des trois caractéristiques manque (et c’est malheureusement souvent le cas), le projet va à l’échec, ou bien on reste dans le discours, sans effets concrets.

     

    Pour que la communauté accepte la monnaie et l’utilise, l’initiateur doit faire preuve de transparence10 pour favoriser la confiance et permettre le temps d’appropriation de ce nouvel outil. Il doit également avoir une crédibilité et une légitimité : si le réseau et la renommée de l’équipe s’appliquent à un quartier, il faut travailler à ce niveau ; si, en revanche, ils peuvent mobiliser une région entière, on peut faire fonctionner le système à l’échelon régional.

     

    2 Jean-Michel Cornu “De l’innovation monétaire aux monnaies de l’innovation”, FYP Editions, 2010 - http://www.cornu.eu.org/news/de-l-innovation-monetaire-aux-monnaies-de-l-innovation

    3Bernard Lietaer, ibid.

    4 Voir l’annexe n°7 à la fiche sur les notions de base : “quand ne faut-il pas de monnaie ?”

    6 Dans certains SELs cependant, il est possible d’acheter des pizzas ou même les services d’un prothésiste dentaire. Dans ce cas, il est nécessaire de faire une évaluation de la somme en monnaie nationale que représente le bien ou le service vendu afin de permettre le paiement de la TVA et des impots.

    7 Définition Wikipédia de la spéculation financière : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sp%C3%A9culation_financi%C3%A8re

    10 Voir l’annexe 5 sur la transparence

     

     

     

     

     

     

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    Version du vendredi 27 janvier 2012

    Points importants :

    • Le bonheur et la réalisation de soit peuvent être obtenu par l’état de “flow” où nous sommes complètement investi et absorbé dans ce que nous faisons ;

    • Pour cela les attentes doivent être : spécifiques, mesurables, atteignables, réalistes et temporellement bornées ;

    • Pour atteindre l’état de flow il faut favoriser la concentration maximale en simplifiant et découpant les missions complexes ;

    • Le flow demande un effort pour s’investir complètement et nous préférons parfois le plaisir de courte durée d’une occupation plus passive ;

    L’objectif de réalisation personnelle est un moyen d’encourager certains comportements. Mihaly Csikszentmihalyi, une des figures de proue de la "psychologie positive"1, s'est intéressé dès les années 70 aux personnes qui consacraient beaucoup de temps et d'énergie à des activités diverses, pour le simple plaisir de les faire, sans attendre en retour des gratifications sous forme d'argent ou de reconnaissance sociale (joueurs d’échec, alpinistes, danseurs par exemple). Ses observations l’ont amené à conclure que le bonheur, c'est lorsque nous "donnons le meilleur de nous même". Il décrit un principe d’'expérience optimale, un état de "flow", où nous sommes complètement absorbé. Cela peut être une activité très valorisante comme écrire un livre ou gravir une montagne ou une simple activité de la vie quotidienne dans laquelle nous aurons su trouver de l’intérêt pour nous investir pleinement. Cela est vrai y compris pour ce qui est habituellement perçu comme une corvée (vaisselle, repassage…).

    Qu’est-ce qu’un état de Flow ?

    Grâce aux témoignages recueillis et aux expériences réalisées, Csikszentmihalyi a identifié huit éléments décrivant l’état de Flow (source : Wikipedia2)

     

    Caractéristiques de l’activité propice au flow :

    1. Objectif SMART3 : les attentes et les règles régissant l'activité sont perçues correctement et les objectifs fixés sont atteignables avec les compétences de l'acteur ;

    2. Adéquation entre la difficulté de l'activité et les compétences de l'acteur : le flow se situe entre l’anxiété (trop difficile) et l’ennui (trop simple), c’est un apprentissage permettant de monter en compétences au fur et à mesure que la difficulté augmente ;

    3. L'activité est en soi source de satisfaction : elle poursuit un but et n'est donc pas perçue comme une corvée ;

     

    Conséquence du flow sur l’individu :

    1. Haut degré de concentration sur un champ limité de conscience (hyperfocus), absence de distraction ;

    2. Une perte du sentiment de conscience de soi, disparition de la distance entre le sujet et l'objet ;

    3. Distorsion de la perception du temps ;

    4. Rétroaction directe et immédiate. Les réussites et difficultés au cours du processus sont immédiatement repérées et le comportement ajusté en fonction ;

    5. Sensation de contrôle de soi et de l'environnement ;

    Comment atteindre l’état de Flow ?

    Afin d’atteindre un état de Flow, il est nécessaire de favoriser un état de concentration maximale. Pour cela, il faut limiter le niveau d’anxiété et mieux appréhender la difficulté. Cela passe notamment par la simplification des missions complexes :

    • Découper une tâche complexe en une successions de tâches simples ;

    • Recueillir l’ensemble des connaissances nécessaires à la réalisation des tâches ;

    • Exploiter les contraintes ;

    • Standardiser au bon moment.

     

    Dans la mesure du possible, des systèmes doivent être développés pour limiter la surcharge cognitive, afin d’éviter de briser l’état de concentration.

    Le Flow demande un effort…

    Il est possible de faire la distinction entre des occupations actives, qui requièrent un véritable investissement personnel (sport, travail passionnant, musique, échec, mais également des tâches ménagères si elles ne sont plus perçues comme routinières…), et des occupations passives (regarder la télévision, tâches routinières, …) ne nécessitant pas un réel effort physique ou cognitif. Les premières sont génératrices de “flow”, procurant une sensation de bonheur intense, tandis que les secondes sont généralement associées à un plaisir de courte durée, voire sont à l’origine d’une certaine frustration.

     

    Les activités génératrices de flow demandent une énergie et investissement important. Par conséquent, nombreuses sont les occasions de ne pas “se faire violence” pour fournir l’effort nécessaire permettant d’atteindre l’état de “Flow”, au profit d’une activité plus passive.

     

    Quelles seraient les conséquences sur la société d’une recherche de réalisation personnelle par les individus ? Comment cela peut-il s’appliquer dans le contexte d’une entreprise, afin d’avoir une meilleure rencontre entre les besoins et les compétences de chacun ?

    1 Csikszentmihalyi, Mihaly (1990). Flow: The Psychology of Optimal Experience. New York: Harper and Row. ISBN 0-06-092043-2 – version française – vivre : la psychhologie du bonheur, pocket 2006

    3 SMART : Spécifique (anglais : Specific), Mesurable (anglais : Measurable), Atteignable (anglais : Achievable), Réaliste (anglais : Realistic), Temporellement défini (anglais : Time-bound)

     

     

     

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    Version du lundi 30 janvier 2012

    Points importants :

    • Le don est supérieur à l’échange à condition qu’un nombre suffisant de personnes coopèrent ;

    • Il est possible d’inciter une personne à coopérer grâces aux stratégies issues du dilemme du prisonnier itératif. La méthode CRP propose par exemple de coopérer puis réagir comme l’autre l’a fait au coup précédent, recommencer à coopérer, etc.

    • Il est possible d’identifier au mieux ceux qui coopèrent à condition que la vitesse de mutation de la reconnaissance entre personnes qui coopèrent soit suffisante (comme le montre la théorie des barbes vertes) ;

    Le don, s’il est pratiqué par le plus grand nombre crée un avantage collectif car il permet de recevoir là où c’est nécessaire et non simplement par un mécanisme d’offre et de demande. En théorie le don est donc supérieur à l’échange… à condition que suffisamment de monde « joue le jeu ». Mais la théorie des jeux montre qu’il est souvent plus intéressant pour un acteur de laisser les autres coopérer tout en ne coopérant pas lui-même.

     

    Le dilemme du prisionnier

    Ce point est bien illustré par le dilemme du prisonnier1. Deux personnes sont interrogées séparément. Si elles sont convaincues d’avoir réalisé un méfait elles seront condamnées à une lourde peine. Mais si elles dénoncent l’autre, elles verront leur peine allégée. La personne, ne sachant pas ce que va répondre l’autre a plus intérêt à trahir en dénonçant son compère. En effet si l’autre la dénonce, elle verra sa peine allégée et si l’autre ne la dénonce pas, elle sera de toute façon libre. Ainsi, les attitudes aboutissent à un équilibre (l’équilibre de Nash : les deux se retrouvent avec des peines allégées) moins intéressant que la solution optimale (optimum de Pareto où aucun ne dénonce l’autre et les deux personnes se retrouvent libre).

    Mais il peut être intéressant de donner sans attendre de recevoir si nous disposons d’un mécanisme pour inciter à donner et/ou pour identifier ceux qui ont l’habitude de donner.

    Le dilemme du prisionnier itératif :
    pousser l’autre à coopérer

    Dans le cadre du dilemme du prisonnier itératif on s’intéresse à la répétition de la même situation, ce qui correspond à une situation de coopération-trahison classique au sein d’une communauté. Il devient possible de mieux anticiper les réactions de l’autre à partir de ses réactions passées. Si une personne considère que l’autre a une bonne chance de coopérer en fonction de ses attitudes passées, alors il devient intéressant de coopérer soi-même en ne la dénonçant pas afin d’arriver à une solution optimale : la liberté.

     

    La simulation informatique a permis de tester de très nombreuses stratégies (comme par exemple « je coopère mais si l’autre me trahit une fois je le trahirai systématiquement). Même s’il n’existe pas de stratégie permettant d’aboutir à une coopération des acteurs à tous les coups, la simulation a permis d’identifier des stratégies qui ont le plus de chance de faire converger l’autre vers la coopération. C’est le cas par exemple de la stratégie CRP (Coopération, Réciprocité Pardon)2 : au début je coopère, puis au coup suivant, je trahis ou je coopère en fonction de ce l’autre m’a fait au coup précédent (réciprocité) puis je remets les compteurs à zéro et au coup suivant je recommence à coopérer (pardon) et ainsi de suite.

    La théorie des barbes vertes :
    identifier ceux qui coopèrent en général

    Une autre approche consiste à chercher à identifier au sein d’un groupe les personnes qui coopèrent pour mettre en place le système de don avec ces personnes là plutôt qu’avec les autres. Les chercheurs ont réalisé pour cela une expérience de pensée, la « théorie des barbes vertes3 », en imaginant que ceux qui coopèrent subissent une mutation et acquièrent une barbe… verte qui permet de les distinguer des autres. On peut imaginer que les profiteurs (les “passagers clandestins” qui profitent de la coopération des autres sans coopérer eux-mêmes) mutent à leur tour pour acquérir la barbe verte qui leur permettra de profiter de ceux qui coopèrent. Mais rapidement les coopérateurs mutent une nouvelle fois pour obtenir une barbe bleue… les profiteurs acquièrent alors une barbe bleue mais les coopérateurs ont déjà muté pour avoir une barbe rouge…

     

    La simulation informatique montre que si la vitesse de mutation est suffisamment rapide, alors le taux de profiteurs dans le système de don est suffisamment faible pour que la valeur ajoutée du don par rapport à l’échange soit suffisante pour donner un avantage aux coopérateurs4. Ce mécanisme a permis d’expliquer l’altruisme dans le monde animal, par exemple chez les cratéropes, des petits oiseaux qui s’occupent des petits des autres et montent la garde pour les autres, tout en ayant pourtant un avantage dans le cadre de la sélection naturelle.

    2 Jean-Michel Cornu, la coopération nouvelles approches, partie 2.2 “les communautés qui durent convergent vers la coopération” : http://www.cornu.eu.org/news/2-2-les-communautes-qui-durent-convergent-vers-la-cooperation

    3 Jean-Michel Cornu, et si nous n’étions pas si individualistes ? http://www.cornu.eu.org/news/et-si-nous-n-etions-pas-si-individualistes

    4 Vincent Jansen & Minus Van Baalen. Altruism through beard chromodynamics. Nature, 30 mars 2006 http://www2.cnrs.fr/presse/communique/839.htm

     

     

     

     

     

     

     

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    Version du mercredi 7 mars 2012

    Points importants :

    • Le don est plus avantageux que l’échange car il permet de mieux distribuer les richesses là où c’est nécessaire, même si il n’y a pas de biens ou de monnaie en retour ;

    • Mais pour conserver cet avantage, il faut avoir suffisamment de personnes qui “jouent le jeu” et donnent dans la communauté ;

    • Contrairement à l’échange, le don s’intéresse à la valeur des personnes plutôt qu’à la valeur des biens et services échangés ;

    • Un mécanisme pour favoriser le don qui n’attende pas en retour une reconnaissance sociale, devrait comporter un indicateur de la valeur des personnes qui soit personnel et non mesurable ;

    • Dans un système où “on reçoit puis on donne”, il faut “rembourser à d’autres” pour ne pas retomber dans l’échange ;

    • Dans un système où on “donne sans compter”, il faut maximiser la coopération dans les sociétés et favoriser la réalisation de soi par le don ;

    Quel avantage au don par rapport à l’échange ?

    La première fonction de la monnaie est de favoriser l’échange. C’est même la fonction principale des monnaies complémentaires aujourd’hui. Par rapport au troc (l’échange direct), l’échange par l’intermédiaire d’une monnaie présente un avantage : il suffit qu’une seule des deux parties soit intéressée par ce que peut offrir l’autre. La contre-partie ne se fait plus avec un bien ou un service mais avec une monnaie qui a cours dans toute une communauté et permet donc d’accéder à d’autres biens et services.

     

    Il existe un autre mécanisme qui permet le partage entre les hommes, il s’agit du don. Celui-ci dispose d’un avantage par rapport à l’échange : il n’est pas nécessaire de disposer de quoi que ce soit en contre-partie. Le don peut se faire même si celui qui reçoit n’a ni bien et service à offrir en échange, ni de monnaie à donner.

     

    En terme de la valeur globale, ce qui est partagé peut augmenter ou non, suivant comment nous regardons les choses :

    • Il n’y a pas d’augmentation de “valeur d’échange” dans l’échange ou le don. On parle de “jeu à somme nul” : ce qui est donné ou vendu vaut autant que ce qui est reçu ou acheté ;

    • Mais la différence entre la valeur d’usage pour celui qui donne et pour celui qui reçoit peut être importante et crée ainsi de la richesse1.

    Le don a donc en théorie un avantage par rapport à l’échange car il permet de recevoir là où c’est le plus nécessaire plutôt que là où il y a les moyens de la demande.

     

    Mais la théorie des jeux2 montre qu’il est souvent plus intéressant de laisser coopérer les autres tout en ne coopérant pas soi-même. Il nous faut donc accepter une part plus faible de donneurs dans une communauté. Pour que le don reste plus intéressant que l’échange, il faut que le nombre de personnes qui ne donnent pas reste le plus réduit possible afin que l’avantage supplémentaire généré par le don compense ceux qui “ne jouent pas le jeu3” (alors que dans le cas de la monnaie, on suppose que toutes les dettes ou presque sont réglées). Si nous disposons d’un mécanisme qui favorise suffisamment le don alors celui-ci peut devenir supérieur à l’échange.

    De quel don parle-t-on ?

    Il existe différents types de don que nous pouvons associer aux différents leviers qui influencent les comportements4 :

    • Le don en attente d’un “contre don” (qui est alors perçu comme une récompense) ;

    • Le don contraint (pour éviter une punition, un rejet par la communauté…) ;

    • Le don pour obtenir de la reconnaissance sociale ou pour confirmer sa position sociale (c’est ce type de don qui s’est développé dans notre société avant le XVIIIème siècle5) ;

    • Le don sans attente de retour des autres, comme réalisation de soi ;

    Les trois premiers types de dons se sont développés dans différentes cultures. Nous nous intéresserons ici au quatrième cas, celui du don comme réalisation de soi. Bien que ce type de don soit présent partout, il n’existe pas aujourd’hui de mécanismes permettant son développement dans une communauté.

     

    Un mécanisme pour favoriser le don sera probablement différent d’un mécanisme monétaire. Il pourrait disposer toujours d’un mécanisme de régulation et d’un indicateur de valeur, mais chacun avec des spécificités propres au don. Il doit également inciter suffisamment au don pour réduire la part de “ceux qui ne jouent pas le jeu” afin que le don soit égal ou supérieur à l’échange.

    L’indicateur de valeur : quelle différences entre l’échange et le don

    La différence principale entre l’échange et le don est dans la valeur principale à prendre en compte. Il existe plusieurs types de valeurs :

    • Le don s’intéresse avant tout à la valeur des êtres ;

    • L’échange s’intéresse plutôt à la valeur des choses ;

    Ces différents valeurs ne doivent pas se mélanger, même si le marché à tendance à grignoter tout… Le don ne doit ainsi pas être monétisé mais disposer de son mécanisme propre.

     

    Cela change beaucoup de choses pour le type d’indicateur6 que proposerait un mécanisme qui aurait pour but de favoriser le don :

    1. L’indicateur doit concerner la valeur de la personne pour favoriser le don et non plus la valeur des biens et services comme lorsque l’on veut favoriser l’échange ;

    2. L’indicateur doit être non-mesurable : la valeur des personnes est par essence non mesurable7. Il faut donc soit supprimer la référence aux nombres, soit utiliser un indicateur “approximatif” tel qu’un simple ordonnancement ;

    3. L’indicateur intervient incitation ou comme évaluation du don : le don intervient comme une obligation liée à la grandeur dans certains cas (par exemple dans le cas du don d’un noble à ses vassaux ou encore d’un parent à ses enfants). L’indicateur sur la valeur de la personne peut également se construire à partir de sa capacité à donner ;

     

    Dans le cas d’un don sans attente un retour de l’autre ou de la communauté, il existe deux besoins antagonistes : le don ne doit pas être visible de l’extérieur pour ne pas se transformer en attente de reconnaissance, et il est important de savoir que d’autres donnent pour ne pas avoir le sentiment d’être seul à le faire. Ce double besoin pourrait être se résoudre avec un double indicateur :

    • un indicateur personnel privé8 : seule la personne connait l’ampleur de tout ce qu’elle a donné. Si ce n’est pas le cas, elle ne donne plus par réalisation de soi mais pour recevoir un contre-don, pour éviter une sanction ou pour obtenir de la reconnaissance sociale ;

    • Un indicateur global et anonyme : Afin de donner le sentiment que l’on n’est pas seul à donner et que le nombre de donneur est suffisant pour obtenir un équilibre global“donner envie de donner” ;

     

    Plus de travaux seront nécessaires pour définir ce que serait un indicateur de don.

    Quels mécanismes pour favoriser le don ?

    Tout comme dans le cas des échanges décalés dans le temps grâce à la monnaie, il peut exister deux types de don sans attente de récompense :

    • Recevoir puis donner ;

    • Donner sans attendre de recevoir… tout en pouvant recevoir en cas de besoin ;

    Recevoir puis donner

    La version la plus simple est de recevoir d’abord puis ensuite de choisir d’équilibrer ce que l’on a reçu en donnant à d’autres.

     

    Dans le film “Pay it forward”, il est demandé à toute personne qui reçoit quelque chose de faire pour trois autres personnes quelque chose qui est simple pour elle mais qui est très important pour ceux qui reçoivent. Cette approche a été détaillée dans la piste n°4 “rembourser à d’autres” et dans les exemples qui y sont annexés9 :

    • Le système crée de la valeur supplémentaire pour compenser les passagers clandestins, en donnant à trois personnes lorsque l’on a reçu une fois (le système tend vers son équilibre grâce à la différence de valeur d’usage de ce qui est donné, pour celui qui donne et pour celui qui reçoit). Si on est sensé donner à trois personnes lorsque l’on a reçu d’une seule, le taux minimal nécessaire de résolution de dette est de 33% ce qui reste raisonnable ;

    • L’indicateur est sur la personne, approximatif et personnel : seule la personne sait si elle a donné”. Elle peut évaluer sa propre valeur de façon très approximative : en comptant si elle a fait ou non un don à trois personnes ;

    • Il existe cependant une dette que l’on peut choisir ou non de solder. Cependant, cela se fait non pas en rendant à la personne dont on a reçu mais en donnant à d’autres. Malgré tout, dans ce mécanisme, comme il est possible de “solder sa dette”, la personne peut se sentir affranchie et ne pas chercher à continuer de donner par la suite ;

    Donner sans attendre de recevoir

    Dans ce cas, il s’agit de ne pas attendre de recevoir pour donner10. Le don permettant de donner là où cela est nécessaire, si le nombre de personnes qui acceptent de donner sans compter est suffisant, la personne qui donne peut espérer ne pas être abandonnée lorsqu’elle sera dans le besoin.

     

     

    Pour que le nombre de personnes qui donnent sans compter soit suffisant, il est nécessaire de mettre en place des mécanismes facilitateurs du don. Il en existe plusieurs qui se complètent (en plus du double indicateur que nous avons vu plus haut : personnel/privé et collectif/anonyme) ;

    • Un mécanisme de reconnaissance dynamique entre ceux qui donnent le plus, afin de maximiser le nombre de donneurs dans la communauté. Cette approche a été étudiée en particulier par la théorie des jeux et l’analyse de l’altruisme dans le monde animal11. L’important est de disposer de modes de reconnaissance suffisamment performants et suffisamment changeants pour donner un avantage à ceux qui coopèrent par rapport aux profiteurs. Ce mécanisme rentre en conflit avec le coté “privé” de l’indicateur de don. Cette double contrainte implique probablement des mécanismes de reconnaissance deux-à-deux plutôt que globaux (comme l’appartenance à une communauté). Cela nécessite donc la construction dynamique d’un réseau social de proche en proche (avec ceux que chacun reconnaît à un instant donné comme susceptible de donner) plutôt qu’une communauté statique où les personnes qui y entrent peuvent y rester facilement) ;

    • Un mécanisme pour favoriser le don y compris pour ceux qui ne donnaient pas. L’orientation de l’action de l’autre a été étudiée dans la théorie des jeux avec le dilemme du prisonnier itératif (et en pareticulier la méthode CRP12) ;

    • Faire en sorte que le pourcentage minimum nécessaire de personnes qui donne soit le plus bas possible. Le nombre de don doit permettre qu’une personne dans le besoin ait une chance raisonnable de pouvoir recevoir ;

    • Faire en sorte de se réaliser dans le don sans attendre une récompense extérieure. Cela peut se faire en développant l’estime de soi ou bien la réalisation de soi. Ce deuxième point a été étudiée en particulier par la “psychologie positive” avec la découverte de “l’état de flow”13 : un état de bonheur où nous sommes totalement absorbés dans ce que nous faisons. Cependant, contrairement à l’estime de soi, la réalisation de soi par le flow nécessite un effort pour s’investir. Le flow est donc probablement un moteur intrinsèque très puissant pour agir (y compris pour donner) mais comporte une barrière à l’’entrée qu’il faut franchir ;

    • Savoir distinguer les besoins des désirs, afin d’aider ceux qui veulent donner de le faire de la façon la plus judicieuse. Ce point nécessite probablement plus de recherches pour trouver dans les divers travaux des références pertinenantes ;

     

     

    1 Il faut prendre ici le terme richesse dans son sens le plus large. Voir, Patrick Viveret, reconsidérer la richesse, secrétariat d’état à l’économie solidaire, 2002

    2 Voir Innovation monétaire - piste 6 annexe 1 : du dilemme du prisionnier aux barbes vertes

    3 On parle en théorie des jeux de “passager clandestin”

    4 Voir les 4 leviers pour favoriser les comportements dans : Innovation monétaire – notions de base annexe 2 : favoriser un comportement

    5 Innovation monétaire - notions de base, annexe 10 : Laurent Gille : les différents régimes de la valeur

    6 Voir Innovation monétaire - notions de bases : mécanisme de résolution de dette et indicateur de valeur.

    7 Voir Innovation monétaire – piste 2 : des indicateurs non mesurables

    8 Voir Innovation monétaire – notions de base annexe 2 : favorise un comportement – partie 4 la réalisation personnelle

    9 Innovation monétaire – piste 4 annexe 1 : quelques exemples autour de l’idée de rendre à quelqu’un d’autre (pay it forward)

    10 Innovation monétaire – notions de base annexe 12 : Patrick Viveret, préparer le jour d’après

    11 Innovation monétaire - piste 6 annexe 1 : du dilemme du prisionnier aux barbes vertes

    12 Jean-Michel Cornu, la coopération nouvelles approches, partie 2.2 – les communautés qui durent convergent vers la coopération : http://www.cornu.eu.org/news/2-2-les-communautes-qui-durent-convergent-vers-la-cooperation

    13 Voir Innovation monétaire - piste 6 annexe 2 : le flow, agir sans attendre de récompense externe

     

     

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    Version du lundi 23 janvier 2012

    Points importants :

    • La débutance complète le processus de la finance en favorisant la création de valeur par la création d’entreprises ;

    • Elle regroupe un ensemble d’acteurs locaux qui mettent à disposition des moyens logistiques, relationnels et financiers et lance un appel à contribution sur des thèmes prioritaires d’innovation ;

    • Les entreprises ne sont crées qu’une fois viables. Les porteurs sont rémunérés entre temps par une avance sur capital et des missions cohérentes avec leur projet confiées par les collectivités territoriales ;

    La débutance comme complément à la finance

    Etymologiquement, la « finance » désigne la richesse qui reste à la fin d’une opération. La débutance se veut à l’opposé de la finance dans le processus de création de valeur. Elle a été imaginée pour apporter une réponse globale aux difficultés de la création d’entreprises.

     

    La Débutance ne part pas de la recherche d’un projet rentable, mais cherche plutôt à composer un panel de projets entrant dans une stratégie destinée à être rentable (y compris en “recyclant” des projets de startups sur le territoire). Les entreprises ne sont crées qu’à partir du moment où elles sont en état d’engranger du profit.

     

    Une débutance est créée à l’initiative d’un groupement d’intérêt qui peut comprendre des collectivités territoriales, des écoles, un syndicat professionnel, une banque et diverses PME. Ces organisations rassemblent leurs moyens logistiques, relationnels et financiers autour d’un axe d’innovation dont les déclinaisons leur apporteront des synergies et contribueront au développement du tissu économique sur le territoire. L’animation est confiée à une personnalité capable d’accompagner avec bienveillance les entrepreneurs vers la maturation de leurs projets.

     

    Pour commencer, la débutance définit ses pistes d’innovations prioritaires et lance un appel à contribution. Les porteurs de projet se font connaître, ainsi que les contributeurs individuels pensant pouvoir apporter leurs savoir-faire et les personnes morales se sentant concernées.

     

    L’équipe de pilotage de la débutance regroupe par itérations successives les compétences en plusieurs projets plus ou moins concurrents ou complémentaires puis organise la fusion ou la dissolution de certains projets afin de sélectionner les projets capables de s’imposer sur le marché.

     

    Le démarrage d’un projet au sein d’une débutance

    Lorsqu’une équipe projet est prête à se lancer, la débutance l’accompagne dans l’analyse prospective détaillée de son projet et le montage de son business plan, aidée de professionnels du secteur et de l’économie locale. Si le projet s’avère prometteur, il passe en phase de prototypage. La débutance prend alors en charge certains frais (prototypage, fonctionnement de l’équipe, consulting, assurance).

     

    Les porteurs du projet sont rémunérés en partie sous forme d’avance sur capital, et en partie par les honoraires de missions cohérentes avec leur projet qui leur sont confiées par les institutions locales. Ces prestations facturées constituant une sorte de chiffre d’affaires avant l’heure.

     

    Les acteurs de la débutance favorisent le recrutement du premier client. L’entreprise est juridiquement créée lorsque l'équipe projet peut justifier d'un business plan crédible, d'un premier client satisfait et d'un carnet de commande prévisionnel.

     

    La constitution du capital regroupe différents acteurs (prêteurs, investisseurs, collectivités) afin de pérenniser l’entreprise grâce à un capital aussi personnalisé que possible. La débutance elle-même entre dans le capital à hauteur de la dette créée par les frais qu’elle a couvert.

     

    La sortie du capital pour la débutance est organisé après 4 ans, une fois la dette des porteurs de projet remboursée (un peu à la manière des prêts d’étudiants aux USA). Durant cette période, elle assiste les jeunes entrepreneurs dans la montée en charge de la

    gestion administrative et commerciale.

     

    La sortie du capital dégage pour la débutance des liquidités qui sont réinvesties dans de nouveaux programmes.

     

     

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    Version du jeudi 26 janvier 2012

    Points importants :

    • Les monnaies complémentaires actuelles favorisent certains échanges mais sont mal adaptées à l’investissement (afin de réduire le risque de thésaurisation et de spéculation) ;

    • Il est cependant possible d’utiliser une première monnaie complémentaire pour construire des indicateurs qui seront utiles pour évaluer la capacité d’une personne à créer suffisamment de valeur si on lui donne les moyens d’investir. L’investissement se fait alors dans une deuxième monnaie (par exemple par une bourse de formation qui peut être ensuite convertie en monnaie conventionnelle par l’organisme de formation) ;

    • Peut-on trouver un échange qui demande peu de temps et qui permettrait d’identifier à l’aide d’une première monnaie les porteurs de projets les plus a même d’atteindre leurs objectifs ?

    De l’échange à l’investissement

    La monnaie a plusieurs fonctions1. La première fonction est d’aider à résoudre la dette lorsque les deux parties d’un échange (donner et recevoir) ne se font pas en même temps et avec les mêmes personnes comme c’est le cas avec le troc. On remplace ainsi le fait de donner ou de recevoir sans être sûr de la contrepartie, par un échange avec un objet symbolique : la monnaie. On parle alors de vendre ou d’acheter.

    • Vendre avant d’acheter permet de recevoir plus tard, un bien ou un service que ne pouvait pas nous procurer la personne à qui nous avons nous même donné un bien ou un service. Dans ce cas, la monnaie facilite l’échange en allant au-delà du troc (on parle “d’intermédiaire des échanges”) ;

    • Acheter avant de vendre permet de recevoir d’abord un bien ou un service qui nous permettra de vendre ensuite avec plus de valeur, par exemple en achetant une machine ou une formation ou encore une graîne à semer. Dans ce cas, la monnaie facilite l’investissement (on parle de “réserve de valeur”) ;

     

    La monnaie a également une autre fonction, elle nous donne un indicateur de la valeur des biens et services échangés (on parle d’unité de compte mais cette appelation pose problème car la valeur de la monnaie étant fluctuante, il est difficile d’en faire un étalon de mesure stable). Il s’agit en général de la valeur d’échange (négociée entre les parties).

     

    En plus des monnaies conventionnelles (une par pays ou par groupe de pays), il existe des monnaies complémentaires. Elles se focalisent sur la fonction de facilitateur d’échanges (les échanges économique sur un territoire particulier, les échanges non économiques au sein d’une communauté pour faciliter le lien social, l’échange d’un comportement particulier contre une récompense…). Mais elles évitent soigneusement la fonction d’investissement dans le temps pour rendre plus difficile la thésaurisation (accumuler la monnaie plutôt que de la faire circuler) et la spéculation financière (prévoir le futur prix pour en tirer des bénéfices du seul fait des évolutions du marché).

     

    Cette piste d’innovation monétaire se propose d’imaginer des monnaies complémentaires qui seraient adaptées à l’investissement tout en rendant difficile la spéculation et la thésaurisation.

    Articuler monnaies et indicateurs

    Un des points clés de l’investissement est de savoir si ce qui va être acheté au départ permettra de produire suffisamment de valeur supplémentaire pour rembourser, vivre et même donner plus à celui qui nous a éventuellement prêté (par l’intérêt ou par une simple rémunération de son service) et/ou produire également de la valeur collective (par exemple lorsque le financement initial vient de la collectivité)2. Plus précisément, la personne qui souhaite investir et éventuellement celle qui lui prête ou lui donne pour qu’elle en ait les moyens, cherchent à évaluer le risque que la valeur attendue ne soit pas crée. Ce risque dépend du projet lui-même mais aussi de la personne et de son comportement : sa capacité à anticiper ou à s’adapter par exemple.

     

    Si la monnaie est un indicateur de valeur des biens et services échangés, elle permet également de construire différents indicateurs utiles sur les personnes qui l’utilisent3. Ainsi, il est possible d’utiliser une première monnaie complémentaire afin de produire un indicateur qui sera utile pour investir dans une autre monnaie qui sera elle adaptée à cet usage4. Cette première phase peut être collective, afin de mieux faire des choix avant d’investir pour favoriser un projet individuel5.

     

    Le Moniba, une monnaie pour favoriser la formation mutuelle et la formation professionnelle6

    Le Moniba7 est une monnaie qui a été conçue au départ au Mali dans le cadre de l’Agence Nationale Pour l’Emploi (ANPE du Mali). Il a pour but d’identifier au mieux les personnes à qui attribuer une bourse de formation professionnelle.

     

    Dans un premier temps, une monnaie complémentaire est mise en place, le Moniba. Les personnes échangent entre elles des formations et payent à l’aide de leur téléphone mobile en appelant un serveur vocal. Une formation par une autre personne équivaut toujours à un Moniba, que celle-ci ait durée deux heures ou une journée. Tout le monde peut utiliser simplement le Moniba. Au départ chaque personne dispose de zéro Moniba et il suffit d’un numéro de téléphone pour commencer à donner et recevoir cette monnaie. Il n’est pas nécessaire non plus de savoir lire et écrire puisqu’il suffit de taper le numéro de téléphone d’une personne après la demande du serveur vocal pour lui donner un Moniba.

     

    Une personne qui a été formée par au moins une centaine de personnes (à chaque fois elle donne un Moniba) et qui a donné une centaine de formation (à chaque fois elle reçoit un Moniba) le tout avec au moins cinquante personnes différentes, a montré un comportement vertueux pour la communauté ainsi que sa capacité à apprendre et à enseigner. La former de façon professionnelle est donc particulièrement intéressant.

     

    D’autres organismes cherchent à utiliser l’indicateur issu du fonctionnement du Moniba. Le type de récompense pour les personnes peut être tout autre chose qu’une formation :

    • Le Ministère de l’Alphabétisation du Burkina Faso souhaite ainsi développer l’apprentissage de la lecture et l’écriture (y compris avec les enfants formant les parents)

    • La filière couture au Québec souhaite développer la formation mutuelle des couturières

    • La région Basse Normandie souhaite développer des synergies et la coopération entre les organismes de formation dans le cadre d’un centre de ressources de formation

    • L’Université des Aidants en France cherche à développer l’entraide entre les aidants (ceux qui disposent d’un enfant malade ou d’un parent agé à domicile)

     

    Ce n’est donc pas la “richesse” en Moniba d’une personne qui a de l’importance mais un indicateur plus subtil de son comportement issu du fonctionnement de son compte. Cet indicateur crée de la valeur pour l’organisme qui est chargé de faire fonctionner au mieux la communauté.

    Quelques pistes pour aller plus loin

    L’exemple du Moniba montre l’utilisation d’une monnaie complémentaire de formation mutuelle pour créer un indicateur sur le comportement des personnes qui l’utilisent et ainsi permettre de mieux choisir avec lesquelles investir (à l’aide de services payés dans la monnaie conventionnelle nationale).

     

    Pourrait-on identifier d’autres investissements immatériels ? Le temps en particulier est nécessaire pour mettre en place un projet (par exemple un projet d’entreprise innovante). Les porteurs de projet ont besoin de disposer de temps pour mener leur projet à maturité (y compris pour vivre avant que leur projet ne soit rentable). Mais pendant cette période, ils ont peu de temps à donner en retour au risque de se disperser. Que pourraient échanger des porteurs de projets qui nécessite peu de temps et qui permettrait d’identifier ceux qui ont le plus de chance de mener à bien leur projet ?

     

    Pourrait-on imaginer que la deuxième monnaie, celle qui sert à soutenir ou récompenser les personnes identifiées grâce à la première monnaie, soit non pas une monnaie conventionnelle (ou liée à elle comme par exemple une bourse de formation), mais une monnaie complémentaire indépendante, adaptée spécifiquement à un type d’investissement ?

    1 Innovation monétaires – notions de base.

    2 Innovation monétaire piste 3 – séparer les monnaies en fonction de leurs rôles

    3 Innovation monétaire piste 1 – multiplier les indicateurs – voir aussi les annexes : tinkuy.fr et la comptabilité universelle

    4 Innovation monétaire piste 3 – séparer les monnaies en fonction de leurs rôles

    5 Innovation monétaire piste 5 annexe 1 : le concept de la débutance

    7 Le terme Moniba a été proposé par Dioncounda Niakaté, directeur général de l’ANPE du Mali. Il signifie la “monnaie de Iba”, Iba étant Ibrahima N’Diaye, ministre de l’Emploi et de la Formation Professionnelle au Mali. Mais également le Moni est une bouille de mil ou de maïs servie chaude que les maliens mangent très souvent le matin au petit déjeuner, et ba signifie “beaucoup” en bambara, la langue locale véhiculaire au Mali. Moniba signifie donc aussi “beaucoup à manger pour tout le monde”…

     

  • Une proposition de mécanisme pour favoriser le don dans un lieu dans le cadre de la piste d'innovation monétaire n°6, proposée par Quentin Bezard-Falgas, Chaker Bejaoui, Pierre Boujonnier et Thomas Wasselin du Strate College.

     

    Fichier PDF (264 Mo à venir)

     

     

     

     

  • Une proposition de mécanisme pour favoriser le don en utilisant les réseaux sociaux dans le cadre de la piste d'innovation monétaire n°6, proposée par Hugo Berger, Quentin Le Bras, Christophe Manzolini et Antoine Monti du Strate College.

     

    Présentation en PDF (21 Mo)

     

  • Deux propositions de mécanismes pour faciliter le don dans le cadre de la piste d'innovation monétaire n°6, proposées par Julie Hazera, Jennifer Pospisek, Agnès Vanlerenberghe, Stéphanie Wong, Nicolas Brachet et Eric Laurent du Strate College :

    • Namou : un arbre à don installé en zone urbaine
    • Moodlight : un bracelet pour identifier son état de bonheur

     

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    Version 3 du lundi 30 janvier 20121

     

    La monnaie est définie comme “un instrument de paiement spécialisé accepté de façon générale par les membres d’une communauté en règlement d’un achat, d’une prestation ou d’une dette2”.

     

    Le groupe de travail sur l’innovation monétaire de la Fondation Internet Nouvelle Génération3 a proposé de redéfinir et d’élargir les fonctions principales de la monnaie4 afin d’ouvrir de nouvelles pistes d’innovation dans ce domaine.

    1ère fonction de la monnaie : un système de résolution de dette

    Lors des échanges en troc, deux personnes se donnent mutuellement des biens ou des services qu’ils considèrent de valeur proche. Mais si nous désirons quelque chose chez une personne, celle-ci n’a pas forcément trouvée une contrepartie qui l’intéresse dans ce que nous possédons.

     

    La première fonction de monnaie a donc pour but de séparer les deux parties de l’échange de biens et de services. Un vendeur donne à un acheteur un bien ou un service mais la contrepartie se fait en monnaie, une représentation symbolique de la valeur, qui permettra au vendeur par la suite d’acheter auprès d’autres personnes. En fait le décalage dans le temps entre l’achat et la vente peut se faire dans les deux sens :

    • La monnaie permet de vendre puis d’acheter plus tard à quelqu’un d’autre (on parle d’intermédiaire dans les échanges)

    • La monnaie permet d’acheter pour pouvoir ensuite vendre une fois le produit ou service transformé ou utilisé pour développer l’activité. Elle permet donc d’investir pour créer de la valeur a posteriori (on parle alors de réserve de valeur).

     

    La monnaie permet donc de faciliter l’échange et l’investissement en décalant dans le temps l’achat et la vente de biens et de services. Mais ce décallage dans le temps présente certains risques comme le piratage et la contrefaçon de la monnaie elle-même, l’impact sur l’économie (par exemple l’inflation des prix) ou encore des usages opportunistes (par exemple en spéculant sur l’évolution des prix). Il existe deux façons de traiter le risque :

    • Réduire le risque par une stratégie de sécurité5

    • Accepter le risque par un mécanisme de compensation ou en s’en remettant à l’autre par un mécanisme de confiance6

    Les risques sont particulièrements présents dans les mécanismes de réserve de valeur où il peut y avoir une grande différence entre la valeur actuelle d’un bien et service et sa valeur potentielle (même s’il n’a pas été transformé, simplement en pariant sur l’évolution de son prix). C’est pour cette raison qu’un certain nombre de monnaies défavorisent la réserve de valeur (par exemple à l’aide d’un intérêt négatif qui dévalue la monnaie au cours du temps).

    2ème fonction de la monnaie : un indicateur de valeur

    La deuxième fonction de la monnaie est de donner une indication de la valeur. Habituellement, il s’agit de la valeur du bien ou du service échangé, mais il existe de nombreuses valeurs possibles qui peuvent être caractérisées par le procesus qui a conduit à leur estimation. On parle traditionnelement “d’unité de compte” pour ce rôle. Cependant une unité est un étalon et le cours de la monnaie lui-même fluctue ! Parler d’indicateur de valeur ouvre de nouvelles possibilités, comme celle d’envisager une diversité de valeurs pour lesquelles la monnaie peut servir d’indicateur ou même de prendre en compte des indicateurs multiples7.


    Un indicateur est une grandeur ou un ensemble de grandeurs qui permet de définir une stratégie. Les indicateurs peuvent également créer de la valeur car ils permettent de prendre des décisions mieux informées en rendant visible un effet ou sa progression. Souvent un indicateur est conçu comme une mesure qui se traduit par un nombre, mais il existe des grandeurs non mesurables (que l’on ne peut pas comparer à un étalon externe commun) comme la confiance ou l’estime. Dans ce cas, l’indicateur peut simplement être évalué, c’est à dire catégorisé et approché8.


    Les indicateurs de valeur pouvent porter sur les biens et services échangés (valeur d’échange, d’usage, travail, ou même sur la monnaie elle-même…) ou bien sur les personnes elles-mêmes (comptabilité d’une personne ou d’un groupe, comportement, autres indicateurs de « richesses » d’une personne ou d’un groupe…). Ces deux types d’indicateurs correspondent à deux régimes de valeur bien différents9.


    Il existe plusieurs indicateurs sur la valeur du bien ou du service échangé

    • La plus connue est la valeur d’échange, c’est à dire le résultat d’une négociation entre deux personnes sur le prix auxquelles elles sont prêtes à échanger un bien ou un service ;

    • Il peut s’agir aussi de la valeur travail. Dans ce cas on cherche à évaluer le coût du travail pour produire un bien10. On peut par exemple utiliser une mesure de temps comme étalon (plusieurs monnaies complémentaires mesurent en heure les services échangés) ;

    • Enfin il est également possible de s’intéresser à la valeur d’usage. Dans ce cas, la valeur peut être différente pour l’acheteur et le vendeur ;

    Le prix (la valeur du bien ou du service) peut être fixé par un mécanisme d’offre et de demande (le marché), par une autorité administrative ou légale ou bien encore par la mesure à partir d’un étalon stable tel que le temps.


    La monnaie elle-même qui peut varier en fonction d’un étalon ou des autres monnaies. Par le biais de l’endettement, des taux d’intérêts ou des taux de change, la monnaie devient ainsi un indicateur de valeur et peut prendre elle-même une valeur d’échange…


    Il exite également des indicateurs qui s’intéressent à la valeur des personnes ou des groupes :

    • La comptabilité d’une personne ou d’un groupe (les actifs et les passifs, ou bien leur variation)

    • D’autres indicateurs de richesse11 d’une personne ou d’un groupe (au sens large du mot richesse)

    • Un comportement individuel ou collectif et son impact sur la communauté (la participation, un comportement écoresponsable…)

    • Ou encore d’autres flux entre les humains, parfois non mesurables (confiance, estime…)

     

    Parfois la monnaie, plutôt qu’un moyen, est pris comme un but en soi. Elle devient alors un indicateur de puissance de celui qui la détient.

    Favoriser des échanges et des comportements par des monnaies complémentaires

    Les monnaies nationales (appelées couramment “argent”) sont gérées par les banques. Ce sont actuellement, à quelques exceptions près dans le monde, les seules monnaies légales pour le paiement à la collectivité de la taxation et de l’impôt (même si beaucoup d’autres monnaies sont considérées comme légales pour les échanges au sein d’une communauté). Ces monnaies nationales sont basées sur les mêmes choix de mécanismes monétaires bien que ceux-ci aient fortement évolué par le passé et qu’il existe beaucoup d’autres choix possible pour définir une monnaie. C’est ce qui fait dire à Georg Simmel : “les questions monétaires […] déterminent aussi le type de société dans lequel cet argent va opérer12”. Certains imaginent des monnaies alternatives aux monnaies nationales qui comme elles, cherchent à s’appliquer à toutes les activités humaines et pourraient s’y substituer en cas de forte inflation voire d’éfondrement d’une monnaie nationale.


    Il existe également des monnaies complémentaires dont le but n’est pas de remplacer les monnaies nationales mais de favoriser certains domaines en limitant leur action13 :

    • Favoriser une économie locale ou régionale en y développant les échanges marchands ;

    • Favoriser le lien social dans une communauté en facilitant les échanges de services ;

    • Favoriser la confiance dans un groupe en évaluant la réputation de ses membres ;

    • Favoriser un comportement particulier (comportement écoresponsable, solidarité avec les ainés, fidélité des clients…) ;

    • Favoriser l’investissement tout en limitant la spéculation (les monnaies complémentaires actuelles se limitent au rôle d’intermédiaire dans les échanges14) ;

    Les monnaies complémentaires sont des outils destinés à favoriser certains domaines ou comportements comme le font également, de façon centralisée, les choix fiscaux faits par les collectivités.


    Il est possible d’imaginer des monnaies complémentaires de nécessité (comme les monnaies dans les favelas du Brésil qui permettent aux plus pauvres de bénéficier d’une économie locale à défaut d’avoir accès à l’argent qui permet d’acquérir n’importe quel bien et service dans le monde) et des monnaies complémentaires de possibilité (permettre une petite augmentation du chiffre d’affaire en fidélisant les clients avec par exemple le RES en Belgique et en France).


    Le champ des monnaies complémentaires est riche et diversifié15. Mais il reste un champ immense à explorer pour favoriser de nouveaux comportements, faciliter l’investissement, etc.

    Passer à l’échelle l’innovation monétaire

    Il y a eu de nombreuses expériences de monnaies complémentaires sur des territoires très ciblés. Par ailleurs, la crise suscite la recherche de mécanismes d'échange déconnectés du système financier dominant et l’évolution vers une société plus durable ouvre la porte à de nouvelles manières plus systémiques de mesurer la valeur et d’arbitrer entre présent et avenir. Enfin, l’évolution des technologies ouvre la voie à une automatisation et une sur-réactivité des marchés mais aussi à des déploiement de monnaies complémentaires plus rapides et beaucoup moins chers. Tous ces facteurs poussent vers la mise en oeuvre à plus grande échelle des innovations monétaires.


    Pour permettre le passage à l’échelle de certaines expériences concluantes d’innovation monétaire il faut prendre en compte :

    • La légalité de ces nouvelles monnaies en particulier par la possibilité de payer les taxes et impots sur les échanges commerciaux et professionnels ;

    • Leur gouvernance permettant de rassembler tous les acteurs de la communauté y compris les acteurs institutionnels ;

    • La légitimité de ces monnaies en particulier en favorisant leur reconnaissance par les institutions16 ;

     

     

    1 Ce document est le fruit des échanges entre plus de 180 participants à l’expédition Fing sur l’innovation monétaire (experts en monnaies, économistes, banques, collectivités territoriales, entreprises, innovateurs, innovateurs…).

    3 Expédition Fing sur l’innovation monétaire : http://reseau.fing.org/pages/view/68972/

    4 Depuis Aristote on considère que la monnaie à trois fonctions : intermédiaire dans les échanges, réserve de valeur et unité de compte. Dans les travaux de l’expédition sur l’innovation monétaire, les deux premières sont regroupées et la troisième élargie afin de permettre une vision nouvelle. Certains auteurs ajoutent une quatrième fonction, le “pouvoir libératoire” pour éteindre les dettes et obligations.

    5 Voir l’annexe 3 : détournements et sécurité

    6 Voir l’annexe 4 : nouvelles approches de la confiance numérique

    7 Voir la piste d’innovation monétaire n°1 sur la multiplication des indicateurs

    8 Voir la piste d’innovation monétaire n°2 sur les monnaies non mesurables

    9 LaurentGilles : les différents régimes de la valeur, expédition sur l’innovation monétaire, Innovatiopn monétaire - notions de bases annexe 10

    10 L’Europe commence à reconnaître la valeur du travail bénévole et admet que des comptes d’associations puissent intégrer la valorisation de la production bénévole qui représente en France de l’ordre de 20 milliards d’euros chaque année. Ainsi le club Développement Durable du Conseil Supérieur de l’Ordre des Experts Comptables a défini une “valeur citoyenne”, c’est à dire la valeur qu’il aurait fallut payer à une société pour obtenir un résultat apporté bénévolement.

    11 Voir l’annexe 8 sur le FAIR et l’annexe 11 sur le rapport “reconsidérer la richesse”

    12 Georg Simmel, la philosophie de l’argent, collection Quadrige, éditions PUF, 1999

    13 Voir l’annexe n°1 : comment mettre en place une monnaie complémentaire ?

    14 Voir la piste d’innovation n°3 séparer les monnaies en fonction de leur rôle

    15 Selon Bernard Lietaer, il existe plus de 5000 monnaies complémentaires dans le monde.

    16 Voir la piste d’innovation n°9 : légitimer de nouveaux types de monnaies

     

     

     

     

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