DigiWork

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Repenser la place de l'individu au travail dans une société numérique


Mars 2016

  • Nous sommes en train de créer un tout petit nombre d’emplois bien payés en détruisant un grand nombre d’emplois plutôt bien payés ; et pour la société, en l’absence d’intervention politique ou de nouvelles industries pour employer tous ces gens et auxquelles personne ne pense pour le moment, c’est une perte nette.” 

    Cette citation extraite d’un article du New York Times Magazine est celle de Daniel Nadler, concepteur d’un logiciel, qui aide les analystes financiers à prendre des décisions d’achats selon les évènements internationaux. Avec l’automatisation de tâches à forte valeur ajoutée, n’arrive-t-on pas à un point où le nombre d’emplois créés va réellement diminuer, s’interroge le journaliste. Fin 2013, une étude d’Oxford (des imprécisions lui ont valu quelques critiques) prédisait que 50% de la main d’œuvre aux États-Unis pourrait être remplacée par des robots dans les 10 à 20 ans qui viennent. Pour la France, une autre étude du cabinet Roland Berger prévoyait que ce serait près de 3 millions d'emplois qui seraient concernés. Il y a bien sûr un contrepoint plus optimiste à cette vision : libération de temps pour faire d’autres tâches plus intéressantes, activités qui seront difficilement automatisées car elles nécessitent du contact humain, ou encore apparition de nouveaux métiers (par exemple, expert du génome, créateur d’environnements virtuels, extracteur de données, chef de projet démantèlement nucléaire, Hub manager… ). Mais il est assez clair que cela ne concernera que les personnes ayant un haut niveau d’étude et un bon réseau (car, a priori, les places seront quand même limitées). 

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    Par contre, pour les personnes peu qualifiées ou dont la qualification fait face à beaucoup de concurrence et/ou avec peu de capital social, les choix sont pour le moment plus sombres : travail payé à la tâche pour une misère, délégation de l’autorité à un algorithme, employé transformé en machine. A la première lecture, cela peut sembler exagéré comme expressions et il existe, bien sûr, des boulots intermédiaires, intéressants, épanouissants. Mais pourtant, dans les entrepôts de la grande distribution ou de la vente en ligne, l’organisation des tâches est bien sous-traitée à des algorithmes qui les font exécuter par des humains : muni d’un casque, l’employé est dirigé par une voix synthétique qui lui dit d’aller chercher tel objet dans l’allée X, le rayon Y, l’étagère Z, et cette action est répétée des dizaines de fois dans la journée. Avec une productivité calculée selon le temps mis à récupérer un objet, celui qui ne marche pas assez vite est renvoyé. 

    Autre exemple, avec les services de livraison à domicile : trois témoignages (sur Rue89, France Culture et IAATA) montrent cette délégation de l’autorité à un algorithme : “Si tu roules bien, tu mets 30 minutes par course. Ce qui fait que tu peux faire deux courses par heure. Ça, c’est si tu roules bien, et si l’algorithme est gentil avec toi. Parce qu’il y a plein de trucs qui rentrent en compte dans l’algo. Il y a le nombre de livreurs, le nombre de commandes... (…) L’algo est plutôt sympa la plupart du temps. Sauf quand il t’envoie à Issy-les-Moulineaux pour ta dernière course à 22h30, et que tu habites à Montreuil. Parce qu’après il faut rentrer, et t’es pas payé pour rentrer chez toi.” 

    Dernier exemple avec Uber : les chercheurs Alex Rosenblat et Luke Stark du Data and Society Research Institute et de l’Université de New York ont mené une étude arrivant à la conclusion suivante : “Les robots ne vous volent pas votre travail – au moins dans ce cas – mais ils deviennent votre patron. Et le niveau de contrôle et de surveillance qu’ils exercent est souvent plus grand que le management humain le ferait.” En effet, l’évaluation des chauffeurs est faite via un système de note automatisé, le logiciel d’Uber contrôle le lieu et les horaires de chauffeurs (en leur envoyant des notifications pour dire de se connecter à la plateforme ou d’aller à tel endroit), mais aussi le tarif des courses (avec la possibilité d’être “désactivé” pour avoir refuser des courses non rentables). Et en plus, Uber n’a aucun scrupule pour dire que leurs chauffeurs sont des travailleurs indépendants, des entrepreneurs ou encore des partenaires

    Dans l’ouvrage Radicalité - 20 penseurs vraiment critiques”, Christophe David, philosophe et traducteur, explique la théorie de l’obsolescence de l’Homme du philosophe Günther Anders, écrite dans les années 50 (pour le volume 1) et 60 (pour le volume 2), suite à l’utilisation de la bombe H et du nucléaire. Bien avant David Graeber, Günther Anders avait théorisé le développement des “jobs à la con”, créés pour occuper la masse des travailleurs. “Vu par Anders, le travail est quelque chose que l’on cherche à supprimer pour lui substituer des emplois absurdes comme celui de “berger des objets”. (…) Le travail n’a plus d’autre finalité que de faire tourner la méga-machine. Il n’y a plus à proprement parler de finalité pour le travailleur qu’on a rendu définitivement “aveugle à la finalité de son travail”. La nature de son activité et sa conscience morale ayant été déconnectée, sa conscience morale ayant même était remplacée par le “zèle du collaborateur”, il est devenu un rouage polyvalent pour lequel tout se vaut.” (p.36/37). 

    Mon propos n’est pas de dire que le numérique ou le progrès technique sont le problème. Bien sûr, le numérique permet la rationalisation et l’optimisation des processus, la mesure de l’activité et de la productivité, comme le montrent les exemples ci-dessus. Mais c’est aussi une distribution plus large de l’information, une démocratisation de l’accès aux ressources, l’interconnexion des individus, de nouvelles dynamiques de collaboration… Et bien d’autres transformations. Mais, voilà, ce n’est pas vraiment ce que l’on nous vend. Peut-on donc en vouloir à des jeunes de manifester contre la loi Travail de Myriam El Khomri et un avenir peu radieux ? A des intellectuels de les soutenir ? De vouloir une loi travail vraiment adaptée au XXIe siècle ? Ou encore de proposer d’expérimenter un revenu universel ? La société est complexe, cela ne doit pas nous empêcher de penser de nouvelles perspectives, hors des cadres établis.

    Source image : dessins de John Holcroft publiés sur blog-emploi.com

  • Compétences digitales, compétences web, compétences technologiques, compétences médiatiques, … sont autant d’expressions qui recouvrent plus ou moins la même réalité pour les professionnels du secteur RH, les médias spécialisés, mais aussi dans le milieu éducatif et de la recherche, quand il est question de compétences numériques. Des référentiels ont même été institués pour le ministère de l’Éducation, à la fois dans les programmes scolaires (B2I - brevet informatique et internet, C2I - certificat informatique et internet), mais aussi hors éducation nationale, pour les adultes (B2I adulte, PIM – Passeport Internet et Multimédia, DEFI – Démarche d’évaluation du fonctionnaire internaute, …). Le C2I se décline également par métier (C2I métier du droit, C2I métiers de la santé, C2I enseignant, …) laissant donc entendre qu’il y a des compétences spécifiques à des métiers. Dans le cadre d’un travail sur les compétences numériques, nous avons repris les différents référentiels, rapports, études sur le sujet, pour essayer de regrouper ces différentes compétences en 4 grandes catégories : 

    • compétences instrumentales/techniques 
    • compétences informationnelles/stratégiques
    • compétences communicationnelles/comportementales/relationnelles
    • compétences créatives/inventives 

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    Derrière les compétences instrumentales ou techniques, il y a toutes les compétences de base utilisées dans un environnement numérique : lire et écrire sur un support numérique, utiliser des programmes informatiques, s’approprier un environnement informatique de travail, comprendre des notions comme le format des fichiers, la taille, les espaces de stockage… A cela, peuvent s’ajouter des compétences plus techniques, comme par exemple les compétences data ou l’apprentissage du code. En effet, pour certains, il ne suffit plus seulement de savoir utiliser les outils, mais aussi de les produire, les créer, les modifier, se les approprier. L’apprentissage de la programmation informatique peut ainsi débuter à partir de matériels légers, comme un circuit imprimé Arduino ou un nano-ordinateur monocarte Raspberry Pi. Bien sûr, ce que certains considèrent comme une des conditions de la citoyenneté à l’ère numérique, comme un nouvel alphabet (Simplon, Ecole 42, l’Académie des Sciences, la société informatique de France ou la Syntec pour ne citer qu’eux) est remis en question par d’autres, comme l’ingénieur Chase Felker : “Aussi omniprésente que soit une technologie, nous n’avons pas besoin de savoir comment elle fonctionne – notre société divise le travail pour que nous puissions utiliser des choses sans avoir à les fabriquer…. Nous n’avons pas besoin que tout le monde code – nous avons besoin que tout le monde pense. Et malheureusement il est très facile de coder sans penser”

    Concernant les compétences data, il semble nécessaire de devoir les développer, car de nos jours, avec la multiplication des objets connectés, la production de données devient exponentielle. De nouveaux métiers apparaissent même : data-scientist (responsable de la gestion et de l’analyse de « données massives »), chief data officer (directeur des données, pilotant la stratégie globale de l’entreprise), data protection officer (responsable de la protection et de la conformité des données de l’entreprise), … Nous sommes bien sûr assez loin de compétences de base avec ces nouveaux métiers, mais pour tout un chacun, il est nécessaire et stratégique de pouvoir manier cette nouvelle matière première pour au moins saisir le monde, mieux se connaître (self-data, quantified self), savoir gérer ses données et sa vie privée. 

    Après l’acquisition de ces compétences de base, instrumentales et techniques, il y a les compétences informationnelles et stratégiques, celles qui permettent de trier l’information et de l’analyser dans le but de produire de nouvelles connaissances. Van Dijk, chercheur de l’université de Twente au Pays-Bas a introduit une distinction entre les compétences informationnelles formelles et substantielles : les compétences informationnelles formelles (relatives au format – structuration d’un fichier, architecture d’un site) et substantielles (relatives au contenu – chercher et sélectionner les infos). La recherche de l’information, l’organisation de la veille, la compréhension des données, le traitement des connaissances acquises, la production de contenu, la prise des décisions, l’apport de solutions, … sont autant d’actions que l’on peut mener avec l’acquisition de ces compétences. Avec l’apparition d’importantes masses de données produites (big data), le data mining (l’exploration des données), considéré dès 2001 par le MIT comme l’une des 10 découvertes technologiques capitales, utilise un ensemble d’algorithmes (issus des statistiques, de l’intelligence artificielle, de l’informatique) pour construire des modèles avec des critères fixés au préalable afin d’extraire un maximum de connaissances. Scoring des clients dans les banques pour l’attribution des prêts, traitement des informations sur les cartes de fidélité pour des ventes additionnelles, lutte contre la fraude fiscale des entreprises, … des exemples peuvent être trouvés dans tous les secteurs d’activité. Les questions qui se posent maintenant sont même celles de la surveillance des algorithmes, la limitation de leurs pouvoirs, la question de la responsabilité algorithmique, pour ne pas laisser aux algorithmes, ou plutôt à ceux qui les programment, la possibilité de façonner la société comme bon leur semble. 

    Le troisième type de compétences, les compétences communicationnelles, comportementales, relationnelles, appelées en anglais les soft skills, découlent des nouvelles formes de travail permises par les nouvelles technologies : travailler à distance, en réseau, de façon collaborative, en mobilité, avec ses propres outils ou ceux de l’entreprise, gérer des identités, stimuler des interactions, … Un des chapitres de travaux Digiwork était d’ailleurs consacré à cette thématique : celui sur l’entreprise étendue et les nouveaux collectifs de travail. Par ailleurs, avec l’ère du self-emploi et de l’individualisation du travail, il va devenir de plus en plus nécessaire de savoir gérer son parcours, ses différentes activités professionnelles et extra-professionnelles, … 

    Enfin, il y a les compétences créatives, inventives, devenues nécessaires dans la société de la connaissance et l’économie du savoir. Dans une société où le progrès technique et le numérique sont vus comme des destructeurs d’emploi, il est souvent mis en avant l’importance de développer son capital social, humain, c’est ce que l’on appelle le “capital cognitif”. Dans cette nouvelle forme de capitalisme, la production de connaissances a pris le pas sur la production industrielle, la propriété privée des moyens de productions et la recherche de profit. Pour Toni Negri et Carlo Vercellone, “le phénomène clé n'est plus l'accumulation de capital fixe, mais la capacité d'apprentissage et de création de la force de travail”. Le capital et les moyens de productions ne sont plus détenus dans les mains de quelques personnes, mais dans la tête de tout le monde, il y a donc une véritable démocratisation de l’accès aux moyens de productions. L’une des promesses du numérique est donc que tout le monde est potentiellement, auteur, innovateur, contributeur, producteur. Il y a une injonction à la création (avec l’apparition des “labs” en entreprise, et notamment FabLab, projet C5 à Orange, ou des communautés créatives…), la disruption gagne tous les secteurs d’activité, l’école se voit reprocher de détruire la créativité, … 

    Bref, si des compétences sont issues d’un apprentissage de base, qui n’ont pas vraiment évolué avec l’apparition du support numérique (écrire, lire, chercher l’information, la regrouper, en produire, l’analyser, … étaient des compétences nécessaires même avec des support papier), il y a clairement des compétences que l’on doit développer du fait de l’apparition des outils numériques : compétences data, apprentissage du code, gestion de ses identités, développement de son capital cognitif, collaboration à distance, … provoquant de fait une nouvelle fracture numérique, entre ceux qui sauront les maîtriser et ceux qui les subiront, voire même entre ceux qui seront exploités les algorithmes et ceux qui en seront les victimes (du fait de la discrimination des critères).

    Image de  Phénomène graphique pour RégionsJob, déjà utilisée pour l’article “Le travailleur de demain sera un mouton à 10 pattes”.

  • Dans le cadre du programme "Nouvelles pratiques de travail, nouveaux usages de dialogue", une journée d'ateliers s’est déroulée en novembre 2015. Des situations de travail, issues d'enquêtes préalables, ont été soumises aux participants, avec l’objectif de concevoir des chemins de mise en dialogue autour de quatre objets qui en étaient ressortis :

    • la co-élaboration d’indicateurs de la performance collective au coeur d’une entreprise en transition énergétique.
    • la possibilité pour les équipes d’une grande entreprise de faire le choix, ou non, d’un mode d'autogestion.
    • l’invention de nouvelles formes d’appréciation et de mesures de la charge de travail individuelle et collective.
    • la reconnaissance et la valorisation des compétences pour favoriser la mobilité professionnelle des individus au sein d’une grappe d'entreprises.

    Les chemins de dialogue, élaborés par les participants, n’ont pas de dénomination précise. Pour les uns, ils s’apparenteront à un mode de management éclairé, participatif. Pour les autres, ils seront au contraire des formes étendues de dialogue social au sein des organisations. Ils montrent, en tout cas, comment il est possible de construire des cadres renouvelés de démocratie sociale dans l’entreprise.

    Le livrable est téléchargeable dans la section "Ressources" ou directement via ce lien.

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